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Parcours surréaliste sur les îles de la Seine

Compte rendu en texte, images et sons d’une balade poétique & littéraire sur les pas des surréalistes, réalisée en septembre 2022. De la pointe occidentale de l’île de la Cité à la pointe orientale de l’île Saint-Louis, cet itinéraire remontant le cours du fleuve était ponctué de lectures d’œuvres et d’un atelier d’écriture collectif.

Publié le 29 septembre 2022

Une odyssée fluviale

Un soir de septembre 2022, je proposais une balade poétique sur l’île de la Cité et l’île Saint-Louis. Elle s’inscrivait dans le cadre du festival L’Odyssée, qui entreprend de ressaisir le fleuve comme un mythe originel, de fédérer un nouveau peuple des berges et d’écrire une histoire collective autour de la Seine, en accompagnant des jeunes dans la fabrication d’embarcations en bois navigables. Odyssée Seine, cette appellation homérique et fluviale évoque la mémoire lointaine des Nautes, ces ancêtres du peuple parisien formant une confrérie de marchands dont le plus ancien monument, dédié à Jupiter, est conservé au misée de Cluny : c’est le pilier des Nautes.

Coïncidence, dans la programmation du festival, un bal était prévu sur un pont qui m’a toujours fasciné, bien que d’aspect assez anecdotique : le pont Saint-Louis, qui réunit l’ile Saint-Louis et l’île de la Cité et se trouve mentionné dans un passage des Champs Magnétiques, le recueil automatique d’André Breton et Philippe Soupault, ce lieu et ce texte que j’avais évoqués dans une balade insulaire.

L’itinéraire que je proposais avait pour point de départ la pointe ouest de l’île de la Cité, au niveau du square du Vert-Galant, et se terminait à la pointe est de l’île Saint-Louis, square Barye. Il s’agissait de saisir la poésie de certains lieux chers aux surréalistes, en lisant des extraits d’œuvres d’André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault et d’évoquer l’éternelle source d’inspiration poétique que constitue la Seine.

L’idée était en somme de remonter le cours du fleuve pour saisir « le vent de l’éventuel », du pont Neuf au pont de Sully. À l’issue de ce parcours participatif, un atelier d’écriture poétique était proposé dans le square Barye, accompagné d’une restitution en groupe où chacun, chacune, lirait quelques mots ou phrases composés à l’issue de la marche.

Voici le compte rendu de ce parcours, incluant les passages des œuvres lues en chemin, ainsi que la transcription écrite et sonore du poème collectif.

Les étapes du parcours :

1. Pont Neuf
Incipit des Dernières nuits de Paris de Soupault (années 1920).

2. Place Dauphine
Dîner de Breton avec Nadja le 6 octobre 1926 (Nadja)

3. Marché aux Fleurs
Breton se balade avec Jacqueline Lamba le 30 mai 1934 au matin (L’Amour fou)

4. Pont Saint-Louis
Le pont évoqué dans Les Champs Magnétiques, de Breton et Soupault (composés en mai et juin 1919)

5. Place Louis Aragon
Aragon décrit Aurélien, chez lui, avec Mary de Perceval, dans les années 1920 (Aurélien)

6. Square Barye
Atelier d’écriture poétique sur le rapport entre la VILLE et son FLEUVE (podcast + poème écrit)

A la recherche du « hasard objectif »

Le jeudi 15 septembre, peu avant 19h30, une quinzaine de personnes sont groupées sur l’île de la Cité, entre le square du Vert-Galant et la plaque posée en mémoire de Jacques de Molay, l’un des derniers maîtres de L’Ordre des templiers brûlé vif le 18 mars 1314 avec son compagnon Geoffroy de Charnay. Il fait frais et humide. Un jeune homme qui semble sous l’emprise du crack importune les gens réunis devant l’entrée du parc. Comme il vient me voir, je lui tends le programme et lui explique en quelques mots de quoi il retourne. Dans un borborygme, il froisse la feuille et la jette par terre, puis retourne à ses occupations, à l’intérieur du square.

C’est par cette scène que commence ce parcours nourri d’œuvres de la période la plus féconde et parisienne du mouvement surréaliste, au cours des années 1920 et 1930. J’invite chacun à ouvrir grand les yeux et les oreilles, à maintenir tous les sens en éveil, à observer tout ce qui passe et se passe, y compris les interactions peu agréables du type de celle mentionnée plus haut. En somme, il s’agit de saisir au vol des impressions fugaces, coïncidences poétiques ou, pour employer une expression chère à André Breton, des « hasard objectifs » (notion qu’éclairent les points de vue d’Henri Behar ou Georges Sebbag).

Ces circonstances ou coïncidences troublantes portées par le « vent de l’éventuel », il est loisible à chacun de les consigner en un faisceau d’indices révélateurs d’une vie parallèle capable de réenchanter le quotidien. Lors de notre déambulation, plusieurs signes nous paraitront dénoter un tel domaine de la réalité, empreint de noirceur, de merveilleux et d’onirisme. D’abord, la présence inaugurale du camé du parc face à la plaque de Jacques de Molay qui rappelle l’ivrogne évoqué par Breton place Dauphine dans Nadja (la ville évolue peu avec le temps) ; ensuite, au moment de lire l’extrait des Champs Magnétiques, on entendra au loin « les sifflements des réverbères » dans l’air parisien ; enfin une lumière rouge apparaitra à la fenêtre de la rue Le Regrattier, voisine du buste décapité du Marinier, conformément à la prémonition de Nadja – à moins qu’il ne s’agisse du sang d’Aragon qui manqua de se suicider après avoir rompu avec Nancy Cunard qui vivait plus loin.

Le hasard objectif, au fond, ne résulte-t-il pas d’une attention tenue et volontaire portée aux coïncidences de la vie pour leur donner un sens ? Certains trouveront que ces hasards ne signifient rien ou qu’ils se nourrissent des intentions qu’on leur prête. C’est possible. Mais nous avons choisi de réinventer la ville en marchant, en rêvant, en nous laissant aller à la dérive, sans économiser nos « pas perdus ». Alors, suivez-nous au fil de ce parcours à la fois réel et imaginaire, nourri de réminiscences poétiques, de mots griffonnés et de rêves éveillés…

1. Le pont Neuf

Contrairement à ce que son nom indique, et comme d’ailleurs c’est le cas à Toulouse, le Pont Neuf est le plus vieux pont de Paris. Commencé par Henri III en 1578, il est achevé en 1607 sous Henri IV, surnommé le Vert Galant en raison d’une réputation de vigueur sexuelle, représenté sur la statue équestre qui domine le square. Après s’être retrouvés au pied de l’escalier, on gravit les degrés jusqu’à la statue équestre d’Henri IV, immortalisée par l’un des tous premiers daguerréotypes. D’ici l’on peut observer les quais la Seine, l’Institut et même cette ancienne gare d’Orsay transformée en musée. La vue panoramique qui s’offre au regard est propice à la lecture de quelques lignes des Dernières nuits de Paris, ce récit écrit par Philippe Soupault en hommage aux Nuits de Paris de Rétif de la Bretonne. Au début, le narrateur assiste à une étrange scène de rapt devant l’Institut, alors qu’il vient de faire la rencontre nocturne de Georgette, « un nom qui étonne et qui fait penser à une aiguille, à un ourlet, à une tache de graisse ».

Les Dernières nuits de Paris – Calmann-Lévy, 1928

« C’était la nuit de Paris qui avait pris toute la place et les murs noirs, les quais, le pont disparaissaient comme définitivement. Dans le ciel monotone grandissaient les longs reflets, ces arcs-en-ciel incolores qui dénonçaient la ville et son aurore. (…) Mélancolie, mélancolie, c’est cette nuit-là que je compris votre pouvoir et votre servitude. Il me semblait poursuivre le long de ce fleuve un troupeau de souvenirs, de regrets, de remords et lorsque enfin j’allais saisir quelques-uns de ces fantômes, j’oubliais, j’oubliais pour toujours ma manie ou ma perplexité. Cette femme triste jusqu’à la mort était derrière moi, attendant encore sans doute, et je ne sais quelle peur me poussait en avant. Je fuyais. La grosse horloge de la gare d’Orsay, celle de gauche, marquait trois heures, heure singulière entre toutes et comparable seulement à la neuvième à cause de leur commune ambiguïté. La gare était froide. J’allai en vain à la recherche d’un alcool salutaire. On n’annonçait l’arrivée d’aucun train et seules quelques lumières veillaient encore. Mais, comme après une catastrophe, la gare semblait plus déserte que les quais. Personne n’attendait personne. Il ne me restait peut-être qu’à chanter. La malchance me poursuivait. Il était trois heures, et c’était précisément l’heure de la perplexité. J’entendais du bruit dans un des escaliers et vis aussitôt apparaître un marin portant sur son dos un énorme sac de toile claire, de forme cylindrique. Il s’approcha de moi en titubant et, portant sa main libre à son béret, il me demanda : – Paris ? Il avait une tête énorme, blonde et rouge, un visage d’étrangleur aux lèvres minces et d’énormes mains brunes. – C’est Paris. – Merci. Et titubant, titubant, il s’en alla, déposa son sac et revint sur ses pas. – N’auriez pas une cigarette ? Il en choisit une dans le paquet que je lui tendis et l’alluma sans me rien demander à celle que je portais aux lèvres. Je vis se pencher vers le mien ce visage énorme qui se gonflait et se dégonflait pour aspirer la fumée. – Merci, dit-il ; puis après un silence il ajouta : – C’est la nuit. »

 2. La place Dauphine

Quelques pas plus loin, nous voici sur la place triangulaire nommée en hommage au Dauphin d’Henri IV, le futur roi Louis XIII, cette place en laquelle Breton imagine « le sexe de Paris », avec sa « fente qui la bissecte en deux espaces boisés » (citation issu de « Pont Neuf », 1950, dans le recueil La Clé des Champs). André Breton et sa muse Nadja y dînent un soir de 1926, en terrasse d’un marchand de vin. Nadja les a amenés ici en souvenir d’un passage de Poisson soluble, un recueil de récits automatiques qu’elle a lus. A l’origine, Breton a rencontré Nadja rue Lafayette, au niveau de l’église Saint-Vincent-de-Paul, dans cette si longue rue qui prolonge, comme le révèle mon enquête sur l’enfance d’André Breton, l’avenue Jean-Lolive à Pantin, ex-rue de Paris où il débarque avec sa famille à l’âge de quatre ans. Dans le passage qui suit, le début et la fin sont mis entre parenthèses, et l’auteur ne va pas à la ligne.

 

Nadja – Gallimard 1928, réédition de 1963

« (Cette place Dauphine est bien un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque fois que je m’y suis trouvé, j’ai senti m’abandonner peu à peu l’envie d’aller ailleurs, il m’a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d’une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante. De plus, j’ai habité quelque temps un hôtel jouxtant cette place, « City Hôtel », où les allées et venues à toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions trop simples, sont suspectes.) Le jour baisse. Afin d’être seuls, nous nous faisons servir dehors par le marchand de vins. Pour la première fois, durant le repas, Nadja se montre assez frivole. Un ivrogne ne cesse de rôder autour de notre table. Il prononce très haut des paroles incohérentes, sur le ton de la protestation. Parmi ces paroles reviennent sans cesse un ou deux mots obscènes sur lesquels il appuie. Sa femme, qui le surveille de sous les arbres, se borne à lui crier de temps à autre : « Allons, viens-tu ? » J’essaie à plusieurs reprises de l’écarter, mais en vain. Comme arrive le dessert, Nadja commence à regarder autour d’elle. Elle est certaine que sous nos pieds passe un souterrain qui vient du Palais de justice (elle me montre de quel endroit du Palais, un peu à droite du perron blanc) et contourne l’hôtel Henri-IV. Elle se trouble à l’idée de ce qui s’est déjà passé sur cette place et de ce qui s’y passera encore. Où ne se perdent en ce moment dans l’ombre que deux ou trois couples, elle semble voir une foule. « Et les morts, les morts ! » L’ivrogne continue à plaisanter lugubrement. Le regard de Nadja fait maintenant le tour des maisons. « Vois-tu, là-bas, cette fenêtre ? Elle est noire, comme toutes les autres. Regarde bien. Dans une minute elle va s’éclairer. Elle sera rouge. » La minute passe. La fenêtre s’éclaire. Il y a, en effet, des rideaux rouges. (Je regrette, mais je n’y puis rien, que ceci passe peut-être les limites de la crédibilité. Cependant, à pareil sujet, je m’en voudrais de prendre parti : je me borne à convenir que de noire, cette fenêtre est alors devenue rouge, c’est tout.) »

3. Le marché aux Fleurs

Après avoir contourné le palais de justice, voici les stands métalliques du marché aux Fleurs, dessinés par Jean-Camille Formigé et bientôt réhabilités. Ce lieu d’exposition florale, Breton en fait un symbole de l’amour naissant, où « se concentre toute la volonté de séduction active de demain ». Breton s’y rend à l’aube du 30 mai 1934, au terme d’une déambulation nocturne, avant l’éveil du marché, avec celle qu’il a rencontrée quelques heures plus tôt au Chien qui Fume et deviendra sa deuxième femme. Lorsque le 10 avril précédent, « en pleine occultation de Vénus par la lune », il avait déjeuné dans ce « petit restaurant situé très désagréablement près de l’entrée d’un cimetière », il avait noté au vol un échange entre le plongeur et la serveuse, portant un pendentif au croissant de lune :
– « Ici, l’Ondine ! »
– « Ah ! Oui, on le fait ici, l’on-dîne »
Cette ondine à la sonorité équivoque, ce ne peut être pour Breton que Jacqueline Lamba, qui officie comme naïade dans l’aquarium d’un cabaret de la rue de Rochechouart, le Coliséum. Une rencontre prémonitoire, qu’il avait annoncée 11 ans plus tôt dans le poème « Tournesol » – ce signifiant qui condense deux procédés propres à l’écriture surréaliste : l’équivoque et l’image inédite. D’une part, l’équivoque est un mode de pensée analogique et magique (Tournesol = « tourne, sol »), d’autre part l’image d’une tour assimilée à un tournesol est emblématique de la métaphore surréaliste, en ce qu’elle associe deux réalités apparemment sans rapport, comme le « parapluie » et la « machine à coudre » réunis par Lautréamont sur une « table de dissection ».

L’Amour fou, Gallimard, 1937

« Le bon vent qui nous emporte ne tombera peut-être plus puisqu’il est dès maintenant chargé de parfums comme si des jardins s’étageaient au-dessus de nous. Nous touchons en effet le Quai aux Fleurs à l’heure de l’arrivage massif des pots de terre roses, sur la base uniforme desquels se prémédite et se concentre toute la volonté de séduction active de demain. Les passants matinaux qui hanteront dans quelques heures ce marché perdront presque tout de l’émotion qui peut se dégager au spectacle des étoffes végétales lorsqu’elles font vraiment connaissance avec le pavé de la ville. C’est merveille de les voir une dernière fois rassemblées par espèces sur le toit des voitures qui les amènent, comme elles sont nées si semblables les unes aux autres de l’ensemencement. Tout engourdies aussi par la nuit et si pures encore de tout contact qu’il semble que c’est par immenses dortoirs qu’on les a transportées. Sur le sol pour moi à nouveau immobilisées, elles reprennent aussitôt leur sommeil, serrées les unes contre les autres et jumelles à perte de vue. C’est bientôt juin et l’héliotrope penche sur les miroirs ronds et noirs du terreau mouillé ses milliers de crêtes. Ailleurs les bégonias recomposent patiemment leur grande rosace de vitrail, où domine le rouge solaire, qui éteint un peu plus, là-bas, celle de Notre-Dame. Toutes les fleurs, à commencer même par les moins exubérantes de ce climat, conjuguent à plaisir leur force comme pour me rendre toute la jeunesse de la sensation. Fontaine claire où tout le désir d’entraîner avec moi un être nouveau se reflète et vient boire, tout le désir de reprendre à deux, puisque cela n’a encore pu se faire, le chemin perdu au sortir de l’enfance et qui glissait, embaumant la femme encore inconnue, la femme à venir, entre les prairies. Est-ce enfin vous cette femme, est-ce seulement aujourd’hui que vous deviez venir ? »

4. Pont Saint-Louis

On longe l’hôtel Dieu par le quai de la Corse et le quai aux Fleurs. Quelques pas plus loin, nous voici à l’arrière de Notre Dame, qu’Aragon dit « tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis ». Nous nous tenons sur un pont apparemment insignifiant, et qui pourtant m’a toujours fasciné. Pourquoi ? Chaque fois que je l’ai emprunté, j’ai songé au « pont qui unit les différentes îles » mentionné des Champs Magnétiques, le tout premier recueil d’écriture automatique, dans la partie du recueil intitulée Gants blancs. Durant une dizaine de jours fiévreux et inspirés de mai et juin 1919, Breton et Soupault composent , « ce livre par quoi tout commence », selon les mots d’Aragon. A l’époque, Soupault vit sur l’île Saint-Louis au  41 quai de Bourbon, et Breton loge dans une chambre de l’hôtel des Grands Hommes, place du Panthéon. Certes, ce « pont » des Champs Magnétiques n’est pas désigné avec précision, mais j’ai l’intime conviction qu’il s’agit du Pont Saint-Louis !

Les Champs Magnétiques – Gallimard, réédition de 1968

Gants blancs

« Les couloirs des grands hôtels sont déserts et la fumée de cigares se cache. Un homme descend les marches du sommeil et s’aperçoit qu’il pleut. Les vitres sont blanches. On sait que près de lui repose un chien. Tous les obstacles sont présents. Il y a une tasse rose, un ordre donné et sans hâte les serviteurs tournent. Les grands rideaux du ciel s’ouvrent. Un bourdonnement accuse ce départ précipité. Qui peut courir aussi doucement ? Les noms perdent leurs visages. La rue n’est qu’une voie déserte.

Vers quatre heures ce jour là un homme très grand passait sur le pont qui unit les différentes îles. Les cloches ou les arbres sonnaient. Il croyait entendre les voix de ses amis : «  Le bureau des excursions paresseuses, est à droite, lui criait-on, et samedi le peintre t’écrira » Les voisins des solitudes se penchaient et toute la nuit on entendit les sifflement des réverbères. »

A ce moment-là, alors qu’il pleut, on entend effectivement des cris résonner dans le lit du fleuve.

Et peut-être ressent-on aussi la présence d’Aurélien, si prégnante à quelques mètres de là, sur la place rebaptisée du nom de son auteur.

5. La Place Louis-Aragon

Le 27 mars 2012, 30 ans précisément après la mort de Louis Aragon, la place formant la pointe occidentale de l’île Saint-Louis était nommée en son souvenir, lors d’une cérémonie animée par le maire de Paris, Bertrand Delanoë, l’exécuteur testamentaire du poète, Jean Ristat, ainsi que Philippe Caubère et Bernard Lavilliers. En effet, c’est ici qu’Aragon situe le logis de son héros Aurélien, au dernier étage d’une maison à la « proue de l’ile », au pied de laquelle j’ai organisé cet été une soirée de déclamation poétique en plein air, La Scène est sur la Seine. Dans l’extrait qui suit, Aurélien se retrouve le soir, chez lui, en compagnie de Mary de Perceval, une amante qui le passionne bien moins que le paysage offert de sa fenêtre.

Un peu plus loin, au 1 rue Le Regrattier, se trouvait entre 1924 et 1927 l’appartement de Nancy Cunard, cette amante chez qui Aragon vécut quelque temps. Selon Olivier Barbarant, qui a établi les œuvres poétiques d’Aragon en Pléiade et écrit un essai sur Le Paris d’Aragon, ces lignes lui auraient était inspirées par cette époque. En passant au croisement du quai Bourbon et de la rue Le Regrattier, on a vu une fenêtre s’illuminer de rouge, à l’endroit où une statue décapitée se loge dans la pierre d’angle  – non ce n’est pas celle de la Femme sans tête, comme en témoigne gravé l’ancien nom de la rue, héritage d’une auberge disparue, mais la statue du patron des mariniers. Revoilà les Nautes et le mythe de la Seine !

Aurélien – Gallimard, 1944

« La maison faisait la proue de l’île, vers l’aval, où la rive se termine par un bouquet d’arbres, et un tournant solitaire et triste où viennent s’accouder les amoureux et les désespérés. (…)

Le dernier lambeau du jour donnait un air de féerie au paysage dans lequel la maison avançait en pointe comme un navire. On était au-dessus de ces arbres larges et singuliers qui garnissaient le bout de l’île, on voyait sur la gauche la Cité où déjà brillaient les réverbères, et le dessin du fleuve qui l’enserre, revient, la reprend et s’allie à l’autre bras, au delà des arbres, à droite, qui cerne l’île Saint-Louis. Il y avait Notre-Dame, tellement plus belle du côté de l’abside que du côté du parvis, et les ponts, jouant à une marelle curieuse, d’arche en arche entre les îles, et là, en face, de la Cité à la rive droite… et Paris, Paris ouvert comme un livre avec sa pente gauche plus voisine vers Sainte-Geneviève, le Panthéon, et l’autre feuillet, plein de caractères d’imprimerie difficiles à lire à cette heure jusqu’à cette aile blanche du Sacré-Cœur… Paris, immense, et non pas dominé comme de la terrasse des Barbantane, Paris vu de son cœur, à son plus mystérieux, avec ses bruits voisins, estompés par le fleuve multiple où descendait une péniche, une longue péniche aux bords peints en minium, avec du linge séchant sur des cordes, et des ombres qui semblaient jouer à cache-cache à son bord… Le ciel aussi avait son coin de minium…

Et tout d’un coup, tout s’éteignit, la ville devint épaisse, et dans la nuit battit comme un cœur. La péniche fit entendre une longue plainte déchirée (…)

« Je vous dis que ça me trouble… de penser que je suis ici à l’M veineux de la Seine… ça bouleverse ma façon de regarder ce qui n’a jamais pu tout à fait me devenir familier… ça change terriblement avec les heures et les saisons… et ça chante une chanson toujours la même ».

Ce dernier passage est très significatif de l’écriture d’Aragon, comme à la fois automatique et entraînée, guidée par les consonances et les assonances, les paronomases : cette « lumière violette et violente » du Paysans de Paris, et ici ça « change et ça chante… » !

6. Le square Barye

Il faut marcher encore un peu pour rejoindre la pointe de l’ile Saint-Louis, recouverte, tout comme le Vert-Galant à la Cité, de la verdure d’un square. Celui-ci porte le nom d’un peintre et sculpteur animalier réputé au 19e siècle, Antoine-Louis Barye. Nous nous réunissons en cercle à côté du monument néo-classique dédié à Barye, copie de deux groupes allégoriques, L’Ordre et La Force, dont les originaux ornent l’aile Richelieu du Louvre. Parmi la quinzaine de participants, quelques-uns s’en vont, la plupart demeurent et déclament leurs phrases, imprégnées du « M veineux de la Seine » et du « Tournesol » mentionnés dans les indications de l’exercice, que j’avais ainsi formulées :

– Décrivez vos sensations (frissons, lumières, sons…), vos sentiments (excitation, apaisement…).

– Faites parler un être inanimé : fleuve, banc, statue, arbres…

– Représentez le paysage par des images surréalistes (ex : « le pli du coude du fleuve » et le « M veineux de la Seine » d’Aragon, « la tour Saint-Jacques chancelante / Pareille à un Tournesol » de Breton).

J’ai pu enregistrer les vers composés par les participant(e)s, avant d’en tirer un poème collectif…

 * * *

Merci à Javier, Aboubakar, Abdou, Youri, Federica, Marie-José, Pauline, Elise, Florence, Apolline, Bridget, Frédéric, Martine, Loïc, Christine et Léo d’avoir participé à la la balade et à l’atelier d’écriture final.

Merci à Emmanuelle et Morgane de la Guinguette Pirate de m’avoir sollicité pour animer cette balade.

Longue vie à l’Odyssée Seine !

Poème collectif à partir des contributions :

Sous la lumière cendre et olive
Un Bon soir
Nostalgie de l’énergie îlienne

Défense de tâtonner
L’eau de lumière coule la pierre en diamant

La Seine ne s’arrête pas au Havre
Une feuille du pont des arts
A été pêchée au Rio de la Plata

Les veines de la Seine saignent
Goutte à goutte
Et vlan

La femme sans tête a perdu son g(al)ant
Une voix fleurit dans la ville venteuse
Flotte
Du tournesol aux huiles réunies

C’est la fontaine à cerises sa bouche de noyaux

Le kiosque est un pétale ciselé de nuages
Tombé sur les tuiles grises
Et les statues sourient
aux passants d’un moment

Levez les yeux
Les stylos pendent des arbres
Les vers poussent du béton
Et sont racines sans nom

La parole vient des gens mais l’écriture en sort

Le petit pleure
sur le bout de l’île
des larmes de soleil

La parole est d’argent mais l’écriture endort

Le masque blanc m’a parlé d’elle
A l’envers dérivent les îles
Le bateau c’est le désir, dit le masque
Il y a toujours un creux dans le désir
et son parfum se dissout dans le fleuve

Tu es née d’un glacier
d’une falaise
j’ai taillé la pierre
et laissé filer la mer

J’ai égaré ma tête
Dans la fenêtre embuée

Là où le sol s’entrouvre
La tour se tourne au sol
Dans l’inouï de transition

La parole de l’agent mais le silence a tort

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Qu’est-ce que la psychanalyse urbaine ?

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L’ancienne gare de Vaugirard-Ceinture

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La fresque de Philippe Hérard rue des Couronnes

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Un objet flottant non identifié sur le canal à Pantin

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Le Belleville de Pilote le Hot ou la culture rapide

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Le Gibet de Montfaucon, une mémoire de l’horreur au cœur de Paris

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Sylvanie de Lutèce dévoile les mystères de Paris

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Rencontre avec le conservateur des Beaux Arts de Paris

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Le 6e arrondissement de Philippe Tesson

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Quel est le point le plus haut de Paris : Montmartre ou Télégraphe ?

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Le Bal de la rue Blomet renaît de ses cendres

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L’atelier du 54 rue du Château

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Une photo pittoresque : la gare de tram des Coteaux

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Une photo insolite : une nouvelle place handicapé

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Jean-Louis Celati, le vrai titi parigot

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