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Les cinémas du 6ème arrondissement

Il ne fait pas de mystère que Paris est la Ville Lumière, surnom qu’elle doit à l’émerveillement que suscitait l’éclairage au gaz au début du 19ème siècle. Elle est aussi reconnue comme la ville du 7ème art. Plus précisément, sait-on que c’est la métropole au monde qui compte le plus de cinémas et d’écrans par habitant ? Avec 15 cinémas et 48 écrans, le sixième arrondissement est le mieux doté de la capitale. Davantage que le huitième, qui a vu sa fréquentation baisser avec l’arrivée des multiplexes, davantage aussi que le cinquième, autre réservoir d’art et essai, le sixième s’illustre une fois de plus par la vitalité de sa vie culturelle.

En 1955, Paris compte 350 salles, et donc 350 écrans. Ce sont des salles souvent majestueuses voire gigantesques, comme le Montrouge Palace inauguré en 1921 avec 2800 places (actuel Gaumont Alésia), le Rex, 3500 places, ou le Gaumont Palace, une salle de 6000 places transformée en 1930 par Henri Belloc et démolie en 1972. On a oublié un tel gigantisme.

Brève histoire du cinéma à Paris

Au début du siècle se construisent à Paris les premiers cinémas, de grandes salles mono écrans qui accueillent un public nombreux sur les grands boulevards et entre la Place Clichy et Barbès. Le cinéma devient un loisir populaire et grand public. Jusqu’aux années 60, c’est l’âge d’or de l’histoire du cinéma. La projection des films obéit à une hiérarchie chronologique : les salles de « première exclusivité » diffusent les films dans les deux semaines suivant leur sortie, aux Champs-Élysées et à Montparnasse, tandis que les salles de quartier les reprennent les semaines suivantes.

Une deuxième phase s’amorce avec les années 60, concomitante de l’arrivée de la télévision, de la société de consommation et de loisirs. Les grandes salles commencent à fermer à l’instar de l’Empire, avenue de Wagram, qui comptait 1200 places. Mais avec l’arrivée de la Nouvelle Vague émergent des salles art et essai, essentiellement dans le quartier latin.

Enfin, au début des années 90, c’est l’arrivée des multiplexes, complexes de plus de huit salles qui se construisent dans les centres commerciaux de banlieue, à la périphérie de grandes villes ou au Forum des Halles. Si, à la fin des année 60, on comptait 420 millions de spectateurs par an en France, ce chiffre est descendu à 110 millions en 1992. Mais la fréquentation remonte à 200 millions sous l’effet des multiplexes. A Paris, on compte 28 millions de spectateurs par an.

Troisième période : au début des années 70 apparaissent les complexes multisalles, comprenant entre deux et sept salles. Souvent, les grandes salles sont divisées en longueur en plusieurs salles dotées de petits écrans qui proposent une plus grande variété de films. C’est le cas de cinémas d’art et essai comme le Balzac, ou bien comme l’UGC Rotonde, salle unique divisée en trois en 1982. Le concept de première et deuxième exclusivité s’arrête, tandis que la fréquentation décroît.

Tandis que l’UGC Ciné Cité s’implante dans les Halles, avec 28 salles et 4 millions de spectateurs annuels, la fréquentation chute dans les salles des Champs-Élysées, pour passer de 5 millions annuels à 2 millions aujourd’hui. Le sixième est moins touché par cette baisse. En revanche les arrondissements populaires, comme le 20ème, qui comptait 27 cinéma en 1955, n’en a aujourd’hui plus que deux.

Si bien qu’aujourd’hui, avec 400 écrans, Paris est la ville qui compte le plus d’écrans par habitant, soit un écran pour 6500 habitants. C’est certes davantage qu’à l’âge d’or où l’on en dénombrait 350, mais les salles et les écrans actuels sont plus petits.

Exception française

« La France est une exception », lit-on dans l’introduction de l’étude dirigée par Laurent Creton et Kira Kitsopanidou, Les salles de cinéma : enjeux, défis et perspectives. Il n’y a plus d’écran en Afrique subsaharienne, la Hongrie compte plus de 90 % de multiplexes et plus de dix salles par jour sont inaugurées en Chine. Michel Gomez, responsable de la mission cinéma à la Mairie de Paris, précise qu’il n’y a plus aucun cinéma dans le centre ville de Madrid. Le défi, pour lui, c’est donc la pérennité de ces salles vivantes mais menacées. Il s’agit aussi de maintenir l’équilibre entre des cinémas de générations différentes, la construction de salles récentes comme les MK2 Quai de Loire et Quai de Seine, et la rénovation d’anciennes salles comme les Fauvettes aux Gobelins, le Louxor à Barbès ou l’ancien Racine, repris par la société Haut et Court et rouvert en novembre 2010 sous le nom de Nouvel Odéon après une modernisation qui l’a fait passer de 175 à 120 places.

Les salles de cinéma du 6ème

Le 6ème compte certes des petites salles, mais aussi quelques grandes comme les principales salles du Bretagne (850 places) ou de L’Arlequin (395 places). Toute l’offre du cinéma s’y trouve présente : salles généralistes à Montparnasse ou Odéon, salles d’art et essai, salles relevant du patrimoine. On y trouve de tout sauf des multiplexes, qui n’ont pas pu s’y installer pour d’évidentes raisons d’espace.

Si la plupart des cinémas les plus anciens ont disparu, il demeure aujourd’hui l’Arlequin (ancien Lux Rennes créé vers 1930), le MK2 Parnasse (ex-Studio de Paris ouvert en 1930 à la place d’une boite de jazz) et l’UGC Danton, ex-Danton Palace inauguré en 1920 avec une prestigieuse salle de 1200 places, avant qu’UGC ne la rachète en 1977 pour la diviser en quatre.

Mais c’est dans les années 60 que tout commence à se polariser autour du carrefour de l’Odéon. D’abord apparaissent Le Racine, créé en 1965 par Marie Décaris, propriétaire de la Pagode, et Les Luxembourg (1966) créé par Charles Rochman, premier complexe de Paris avec ses trois salles superposées, également le premier à bénéficier du label Art et Essai, devenu Les Trois Luxembourg. Le Bilboquet ouvre en 1969 dans les locaux d’un ancien cabaret, avant de devenir Olympic Saint-Germain, Saint-Germain-des-Prés et enfin Étoile Saint-Germain des Prés, puis le Saint-André des Arts (1971) et le Studio Christine (1972), devenu Action Christine et Christine 21. Le MK2 Odéon, ouvert en 1971 sous le nom de Paramount Odéon avec une salle de 300 personnes dédiée à Charlie Chaplin est inauguré en 1974, avant d’être agrandi et structuré en cinq salles indépendantes. Sa programmation classique complète celle du MK2 Hautefeuille, classé art et essai depuis sa construction en 1974 par Boris Gourevitch.

Côté Montparnasse, le Bretagne, fondé par Joseph Rytmann après Le Mistral et Le Miramar, ouvre en 1961. Le Lucernaire a une histoire particulière. Ce lieu singulier, qui réunit aujourd’hui trois salles de théâtre, trois salles de cinéma, une librairie, un restaurant et un bar fut créé en 1968 comme un carrefour des arts, impasse Odessa, par Christian Le Guillochet et Luce Berthommé. Dix ans plus tard, expulsé par les travaux de construction de la Tour Montparnasse, il déménage dans une usine désaffectée, rue Notre-Dame des Champs. L’UGC Montparnasse, anciennement Montparnasse 83, date la construction de la Tour en 1972, tandis que l’UGC Rotonde a remplacé La Rotonde, salle ouverte en 1959 à l’emplacement de la brasserie éponyme. Quant au MK2 Parnasse, il vient de perdre son agrément art et essai, ce qui a créé une polémique, le directeur du groupe MK2 critiquant l’attribution des subventions aux salles par la commission du CNC. « Le problème avec MK2, c’est que c’est un gros parmi les petits et un petit parmi les gros », résume Michel Gomez.

La nouvelle vague et les cinémas du quartier latin

Une question se pose : comment se fait-il qu’à une époque donnée, une nouvelle forme de cinéma émerge dans un quartier spécifique, l’art et essai au quartier latin ? Un précipité de culture qui opère en un lieu donné.

Dobrila Diamantis, qui dirige le cinéma Saint-André-des-Arts créé par feu son mari en 1971, acquiesce. « Il y avait une effervescence dans le quartier au début des années 70. Charles Rochman et Boris Gourevith avaient un pool de cinémas. Les salles se sont créées rue de la Harpe, rue Saint-Séverin, rue Hautefeuille, rue Saint-André-des-Arts et Gît-le-Coeur, oui, il se passait quelque chose » Roger Diamantis rachète l’immeuble du Pax, un hôtel qui hébergeait des clochards. Avec les architecte Cessac et Magd, il y fait creuser deux salles, avant de racheter, vers la fin des années 70, une troisième salle rue Gît-le-Coeur. « C’était en pleine période de la nouvelle vague, se rappelle-t-elle. Mon mari avait rencontré à Cannes Alain Tanner, et il a décidé de passer son film. » Ainsi La Salamandre est le premier film que diffuse en exclusivité le Saint-André dans ses deux salles, comme en témoigne l’affiche visible dans le hall.

Pas évident, aujourd’hui, de remplir les trois salles de 147, 172 et 191 places. « La politique art et essai a changé, se plaint Dobrila Diamantis, le grand circuit obtient tous les gros films et nous récupérons les films fragiles. Néanmoins, la spécificité du Saint-André, c’est un cycle de découvertes de films inconnus, que nous visionnons et choisissons pour les diffuser lors de 14 séances mensuelles. Nous avons aussi un cycle thématique appelé Tribune libre, qui traite en ce moment de l’écologie, où nous invitions des journalistes et des écrivains à témoigner. Enfin, les Découvertes permettent à l’équipe d’un film de présenter leur œuvre à sa sortie. »

L’Arlequin a une histoire très particulière. On est frappé, au premier abord, par cette architecture massive et art déco, qui tranche avec l’haussmannienne rue de Rennes. Le bâtiment a été érigé vers 1930 pour EDF, d’où la première appellation de Lux-Rennes du cinéma. Jacques Tati reprend la salle en 1962 et la rebaptise L’Arlequin. Le cinéma est ensuite exploité dans les années 1970 par Parafrance Films (Circuit Paramount des frères Siritzky). De 1980 à 1990, il est rebaptisé Cosmos et programme les films russes, géorgiens et des pays baltes, avant de redevenir L’Arlequin durant les années 1990.

Sa jeune directrice, Julie Laurent, a commencé comme agent d’accueil et projectionniste à L’Escurial. On la retrouve au bar du sous-sol, à côté d’une silhouette représentant Jacques Tati, dans un espace jadis occupé par le cabaret la Rose Rouge, évoqué dans le précédent guide du 6ème, où se produisirent après guerre Barbara puis les Frères Jacques. « Nous avons du mal à avoir des films en exclusivité, ce qui amènerait plus de monde », concède Julie Laurent. Mais grâce à une programmation inventive et à des festivals qui propulsent les spectateurs aux quatre coins du monde, la fréquentation reste honorable. En avril se tient le festival brésilien, en juin le festival Nollywood (nouveau cinéma nigérian), le festival allemand en octobre, tandis qu’en novembre le festival russe réactive une tradition ancrée dans l’histoire du lieu. L’Arlequin reçoit des scolaires le matin et propose les Samedis du cinéma allemand. On y vient aussi pour une institution qui dure depuis 25 ans : le ciné-club de Claude Jean-Philippe. Tous les dimanches à onze heures, l’ancien animateur de télévision présente un chef d’œuvre du répertoire, de Hitchcock à Bergman en passant par Ozu et Truffaut.

Nous avons la chance de rencontrer le jovial et méridional Pascal Froment, projectionniste à l’Arlequin depuis 1993 que l’on rejoint dans sa cabine, une vraie salle des machines rythmée par le bruit de la soufflerie. Deux projeteurs argentique et numérique sont posés côte à côte, en direction de l’écran incurvé de la grande salle (une technique à la mode en 1993, censée permettre aux spectateurs placés sur les côtés de mieux voir le film). On y trouve également le seul projecteur en 70 mm de Paris, un format de luxe avec des pellicules deux fois plus grandes que le classique 35mm. Pascal Froment nous montre la bobine de Inherent Vice de Paul Thomas Anderson avec Joaquin Phoenix, et se rappelle quelques souvenirs marquants, comme la sortie de Vertigo en 1997 en format 70mm et avec son DTS, en présence de Kim Novak et de Patricia Hitchcock, la fille du génial réalisateur, ou cet événement pour la sortie de la version colorisée de Jour de Fête, avec une exposition des costumes du film et du célèbre vélo de Tati.

Avec des cinémas aussi dynamiques et présents en si grand nombre, sans compter les galeries d’art, les librairies ou les maisons d’édition, on ne peut pas dire que l’esprit du 6ème soit mort. Au contraire, il est plus que jamais vivant.

Liste des salles du 6ème:

  • Les 3 Luxembourg (Art et Essai)
  • Arlequin (Art et Essai)
  • Bretagne
  • Christine 21 (Art et Essai)
  • Étoile Saint-Germain-des-Prés (Art et Essai)
  • Lucernaire (Art et Essai)
  • MK2 Hautefeuille (Art et Essai)
  • MK2 Odéon
  • MK2 Parnasse
  • Nouvel Odéon (Art et Essai)
  • Saint-André-des-Arts I et II (Art et Essai)
  • UGC Danton
  • UGC Montparnasse
  • UGC Odéon
  • UGC Rotonde

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À lire pour aller plus loin :

  • Laurent Creton et Kira Kistopanidou, Les salles de cinéma : enjeux, défis et perspectives, Armand Colin, 2013.
  • Claude Terreaux, Bertrand Lemoine, Virginie Champion, Les salles de cinéma à Paris, 1945-1995, Action Artistique Ville De Paris, 1997.

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