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Le Paris surréaliste : entretien avec Henri Béhar

 

Henri Béhar est à la fois le fondateur du Centre de recherches sur le surréalisme et l’inventeur d’une méthode de « littérature par les pieds ». Fort de son expérience de chercheur et de marcheur, il évoque les rapports essentiels qu’entretient avec la capitale de l’entre-deux-guerres le grand mouvement d’avant-garde auquel il a consacré sa vie.

Publié le 20 décembre 2020

Henri Béhar est sans doute l’un des meilleurs spécialistes vivants du surréalisme. Il a travaillé sur les avant-gardes, consacré des ouvrages à Vitrac, Tzara ou Jarry, fondé le centre de recherches surréalistes et la revue Mélusine, du nom de cette légendaire créature mi-femme mi-serpent qui inspira puissamment Breton. Il a d’ailleurs publié la biographie André Breton, Le Grand indésirable et dirigé le stimulant Guide du Paris surréaliste, inspiré par les balades qu’organisaient ses collaborateurs, avec des parcours dédiés à Aragon, Breton, Crevel, Desnos, Prévert et Soupault. Il y rédige une notice très détaillée consacrée aux lieux surréalistes, cafés, galeries, cinémas ou ateliers chers aux acteurs du mouvement.

« La rue, mon élément »

L’appel de la rue se fait sentir très tôt dans la vie d’André Breton, comme celui-ci le confie à André Parinaud dans ses Entretiens :

« J’éprouve, entre ces murs, un appétit indistinct pour tout ce qui a lieu au dehors, là où je suis contraint de ne pas être, avec la grave arrière-pensée que c’est là, au hasard des rues, qu’est appelé à se jouer ce qui est vraiment relatif à moi, ce qui me concerne en propre, ce qui a profondément à faire avec mon destin. »

La rue est un terrain d’aventures et d’expériences, l’endroit où se manifeste le hasard objectif et où souffle le vent de l’éventuel. Dans Les Pas perdus, Breton écrit encore : « La rue, que je croyais capable de livrer à ma vie ses surprenants détours, la rue avec ses inquiétudes et ses regards, était mon véritable élément : j’y prenais comme nulle part ailleurs le vent de l’éventuel. »

Que la démarche d’Henri Béhar recoupe celle d’Autour de Paris, lui qui dit avoir inventé à force de balades littéraires une méthode de « littérature par les pieds », cela ne fait aucun doute. On trouvera d’ailleurs sur le site des articles consacrés à des lieux surréalistes plus ou moins connus, comme l’atelier de la rue du Château où vécut Aragon, après Prévert et Tanguy, le Château Tremblant du Canal de l’Ourcq également disparu, le parc des Buttes-Chaumont, qu’Aragon envisage comme un « précipité de la chimie humaine », ou la Seine et sa noyée mythique, qui inspire la bohème artiste depuis Rilke. Bien sûr, il faut aussi évoquer les cafés de Montmartre et de Montparnasse, surgis au seuil de l’enceinte des fermiers généraux, ou encore cette « très belle et très inutile Porte Saint-Denis », sur l’enceinte Charles V, où Breton est toujours reconduit par ses pas, tout comme cette place Dauphine en laquelle il discerne le « sexe de Paris ». A la pointe occidentale de l’île Saint-Louis, on n’oublie pas cette place nouvellement dénommée Louis-Aragon, sur laquelle donne l’immeuble où vit Aurélien, mitoyen du 41, quai de Bourbon où habita Soupault durant la rédaction des Champs Magnétiques, lorsque Breton vivait à l’hôtel des Grands hommes, place du Panthéon. Cela, bien sûr, avant que le fondateur du mouvement n’emménage à l’adresse mythique du 42 rue Fontaine, dont la bibliothèque est toujours exposée au centre Georges-Pompidou et visible ici.

Les vitrines de l’inconscient

Dans ses Entretiens avec André Parinaud, Breton confie à propos d’Aragon : « Nul n’aura été plus habile détecteur de l’insolite sous toutes ses formes ; nul n’aura été porté à des rêveries si grisantes sur une sorte de vie dérobée de la ville » Et auparavant : « Je revois l’extraordinaire compagnon de promenade qu’il était. Les lieux de Paris, même les plus neutres, par où l’on passait avec lui étaient rehaussés de plusieurs crans par une fabulation magico-romanesque qui ne restait jamais à court et fusait à propos d’un tournant de rue ou d’une vitrine. »

Aragon voit ces vitrines comme des fenêtres ouvrant sur l’au-delà. Des « montres » ou des « pentacles » qu’il recherche au point de concevoir des expéditions, en petit groupe et au dernier moment, si l’on en croit la version romancée qu’en donne Jules Romains dans Les Hommes de bonne volonté, à travers le personnage de Claude Vorge qui semble inspiré à la fois par Breton et Aragon : 

« Vorge adorait les promenades dans Paris, et faisait profession d’adorer Paris. (…) Le Paris qu’il aimait et se flattait de pratiquer était un Paris magique, un réceptacle de combinaisons, dont beaucoup ne présentaient sans doute pas grand intérêt, mais dont quelques-unes dans le nombre, qu’il s’agissait de découvrir, avaient une valeur de « pentacles » et, de ce fait, ou bien vous donnaient brusquement une clé qui ouvre un des tiroirs de l’invisible, ou bien vous mettaient dans un état de somnambulisme lucide, grâce auquel le même résultat pouvait être atteint par un détour. »

Ces devantures, d’autant plus négligées par les commerçants qu’elles parviendraient mieux à traduire leur paysage intérieur, Aragon en donne un exemple dans Le Paysan de Paris, à travers ce « petit buste de femme coiffée à la 1907 » et « muni de bésicles », dans la vitrine d’un oculiste du bas de la rue Notre-Dame de Lorette, que ses amis et lui qualifient de « beauté future ». En 1917, dans une critique que lui avait commandée Apollinaire sur Les Mamelles de Tirésias, devenu un texte inclassable intitulé Alcide ou de l’esthétique du saugrenu, il écrivait déjà que « La Samaritaine, c’est la beauté moderne ».

Au fond, que savons-nous des balades organisées par les surréalistes ? C’est l’un des seuls mystères que cet entretien n’aura pas éclairci… Mais une chose est sûre : on peut accéder au surréel de la ville par le prisme des passages, ces « couloirs dérobés au jour » recelant des « serrures qui ferment mal sur l’infini », comme l’écrit Aragon. Ainsi que par ces devantures-pentacles que j’appellerai « vitrines de l’inconscient » et qu’il est loisible à chacun de découvrir à chaque coin de rue…

« Pour André Breton, le mouvement qu’il avait contribué à fonder, avec Philippe Soupault et Aragon, ne pouvait être que parisien »

« Avant et après la première guerre mondiale, Paris attirait et accueillait les artistes, les écrivains, les penseurs de tous les pays. »

Comment peut-on définir le surréalisme ? A la fois comme un mouvement artistique et un mode de vie ?

Aujourd’hui, cela ne fait pas de doute : le surréalisme est compris comme un mouvement littéraire, artistique et philosophique né au premier quart du vingtième siècle, qui s’est éteint à la mort d’André Breton pour les uns et est encore vivant pour les autres.

En quoi le surréalisme est-il lié à Paris ? Par l’origine de ses membres et par la matière qu’il traite ?

Pour André Breton, le mouvement qu’il avait contribué à fonder, avec Philippe Soupault et Aragon, ne pouvait être que parisien. Il le répétait encore à la fin de sa vie au cours de ses discussions avec Jean Schuster, son héritier spirituel, qui me disait ceci : il faut distinguer le surréalisme éternel, intemporel, du mouvement qui s’est manifesté concrètement, à Paris précisément. En somme, l’épicentre du mouvement était à Paris, avec des ramifications dans plusieurs pays d’Europe, en Amérique Latine, aux États-Unis, et même au Japon. Il ne faut pas négliger un fait sociologique évident : avant la première guerre mondiale comme après, Paris attirait et accueillait les artistes, les écrivains, les penseurs de tous les pays. Promenez-vous dans le Quartier latin, vous verrez un bon nombre de plaques commémoratives informant qu’ici tel poète tchèque, suédois ou péruvien a vécu de telle date à telle date. Pas seulement les poètes ! Je pense particulièrement à la plaque posée sur un hôtel de l’impasse Royer-Collard indiquant que Sigmund Freud a séjourné dans cet hôtel d’octobre à décembre 1885. Quelques mètres plus loin, en suivant la rue des Écoles sur la gauche, vous verrez une indication semblable apposée sur l’hôtel du Brésil, où il demeura en 1912. Pensez à la plaque de la rue du Cardinal-Lemoine indiquant le séjour d’Hemingway ! Même chose, évidemment, pour André Breton à l’Hôtel des Grands Hommes (ce n’est pas une plaisanterie), ainsi que Tristan Tzara à l’Hôtel Istria, à Montparnasse il est vrai.

La rencontre entre Breton et Aragon a-t-elle lieu au Val-de-Grâce en 1917, avant que le premier ne présente au second ses amis à la librairie d’Adrienne Monnier, La Maison des amis du livre, rue de l’Odéon ?

Il ne fait pas de doute qu’Aragon et Breton se sont effectivement parlé à la suite d’un chahut collectif au Val-de-Grâce, qui était alors un hôpital d’instruction des armées. C’était en septembre 1917. La scène a été narrée en détail par Aragon dans un article célèbre des Lettres françaises en 1967, « Lautréamont et nous ». Mais cela n’empêche pas qu’ils se soient vus auparavant à la librairie d’Adrienne Monnier, où tous deux avaient un abonnement de lecteurs.

Passé la Première Guerre mondiale, on observe la migration d’une partie des artistes de Montmartre vers Montparnasse, empruntant cette ligne de métro Nord-Sud dont Reverdy fera le titre de sa revue. Mais plutôt que ces deux pôles de la bohème artiste, plutôt aussi que les beaux quartiers, les surréalistes semblent attirés par des quartiers moins en vue : les Grands Boulevards, les passages, les parcs… Quelle est la géographie surréaliste ?

Pour dresser la carte du Paris des surréalistes, il me faudrait reprendre ligne à ligne l’ouvrage que j’ai coordonné sur le sujet, Le Guide de Paris surréaliste, éd. du Patrimoine, 2012. Pour faire bref, et pour m’éviter cet exercice de géographie, votre formulation résume bien le phénomène. Autant les lieux de sociabilité sont restés focalisés sur Montmartre et Montparnasse (ne pas oublier l’ouverture de La Coupole en 1928, par exemple), autant la géographie littéraire a éclaté sur l’ensemble de la ville, comme le montre la localisation des différents ouvrages. Ainsi, Roger Vitrac situe l’un de ses drames, Le Coup de Trafalgar, rue de Palestro, dans le quartier des Halles, au lieu même où il habitait, adolescent.

« Si les lieux de sociabilité sont restés focalisés sur Montmartre et Montparnasse, la géographie littéraire a éclaté sur l’ensemble de la ville »

« À l’époque, le jardin qui entourait Saint-Julien-le-pauvre était un terrain vague, recouvert d’une végétation désordonnée, abritant tous les animaux de Paris »

Pourriez-vous dire un mot de l’excursion dada à Saint-Julien-le-pauvre du 14 avril 1921 par temps de pluie ? Sur l’affiche rédigée pour l’occasion, on pouvait lire : « Les dadaïstes de passage à Paris voulant remédier à l’incompétence de guides et de cicerones suspects, ont décidé d’entreprendre une série de visites à des endroits choisis, en particulier à ceux qui n’ont vraiment pas de raison d’exister. […] Prendre part à cette première visite c’est se rendre compte du progrès humain, des destructions possibles et de la nécessité de poursuivre notre action que vous tiendrez à encourager par tous les moyens. »

Oui, j’y étais ! Boutade mise à part, j’ai l’impression d’avoir assisté à cette visite, tant je l’ai entendue raconter par certains des protagonistes, Aragon, Jacques Baron, Max Morise, etc. Pour eux, il s’agissait d’explorer des endroits délaissés par les guides habituels. À l’époque, le jardin qui entourait Saint-Julien-le-pauvre était un terrain vague, recouvert d’une végétation désordonnée, abritant tous les animaux de Paris, y compris des chèvres et des ânes puisque, vous ne l’ignorez pas, on livrait le fromage de chèvre à domicile, et les enfants montaient sur des ânes pour visiter le quartier. C’était, en quelque sorte, un bout de campagne à Paris, où toutes sortes de gens venaient errer, rêver, ou simplement satisfaire une envie pressante. Les photos de l’événement montrent bien ce double aspect de terrain vague d’une part, de végétation envahissante d’autre part. D’autant plus qu’il pleuvait ce jour-là, et que les dadaïstes durent ouvrir leurs parapluies pour se protéger, tandis que Breton, imperturbable, lisait une page de dictionnaire ! On y remarque un militaire en tenue, Vitrac, venu là avec ses compagnons d’armes. Les visiteurs durent se réfugier au café le plus proche, où Aragon encouragea les plus jeunes à fonder la revue Aventure.

Peut-on dire que Le Paysan de Paris d’Aragon, Nadja de Breton et Les Dernières nuits de Paris de Soupault constituent les œuvres majeures du Paris surréaliste, d’ailleurs écrites toutes trois au mitan des années 1920 ?

Oui, si vous vous en tenez aux textes narratifs. Mais il ne faut pas oublier les poésies et les arts plastiques. Songez, par exemple, aux illustrations ornant La Révolution surréaliste, aux photos d’Atget…

 

Debord et les situationnistes ont-ils repris l’idée de la dérive aux surréalistes avant de formaliser la psycho-géographie ?

Oui, il suffit de se reporter à l’ouvrage de la collection « Quarto » consacré à Guy Debord pour en avoir la conviction absolue. Les situationnistes, qui connaissaient fort bien le mouvement qui les a précédés, s’en sont inspirés, tant pour leur comportement quotidien que pour leurs théories, notamment la dérive.

D’ailleurs, l’idée de carte mentale ne remonte-t-elle pas, en première occurrence, à la Carte de Tendre évoquée dans Clélie de Madame de Scudéry ?

La carte mentale permet d’organiser un contenu d’information non plus de manière linéaire mais sous la forme d’un diagramme constitué d’un noyau central (une thématique) d’où partent de multiples prolongements correspondant à d’autres niveaux d’informations associées à ce thème central. Selon Wikipédia, elle est censée « refléter le fonctionnement de la pensée, qui permet de représenter visuellement et de suivre le cheminement associatif de la pensée. »

Parmi les jeux auxquels se livraient les surréalistes, la balade occupe-t-elle une part importante de leurs activités ?

Je ne pense pas que la promenade surréaliste soit inscrite dans leurs jeux, encore moins dans une théorie du jeu. Elle est un fait, résultant lui-même de leur comportement d’artistes, et surtout de leur situation matérielle. Vous savez qu’Erik Satie, qui accompagnait au piano les interprètes du Chat Noir, à Montmartre, rentrait à pied chez lui, à Arcueil. S’il a fréquenté les dadaïstes, nul ne songera à le qualifier de surréaliste, ni à lui attribuer une théorie de la marche à pied. Il parcourait ainsi Paris, la nuit, du Nord au Sud, parce qu’il n’était pas suffisamment payé pour s’offrir le fiacre ou le taxi (qui était en 1900 un fiacre électrique, ce dont on devrait s’inspirer aujourd’hui !). Au passage (c’est le cas de le dire !), je rappelle qu’Aragon, qui vient à peine de se faire éjecter du groupe surréaliste, a largement évoqué la longue grève des chauffeurs de taxis parisiens, en 1911, dans son roman Les Cloches de Bâle (1934) à l’origine du cycle du Monde réel. La marche des membres du groupe surréaliste est une nécessité matérielle. Ce faisant, elle présente tout de même un certain nombre d’avantages dont ils vont profiter : au début de Nadja, par exemple, André Breton montre bien comment il suit un quotidien parcours, à pied, pour se détendre. Il quitte son bureau (lequel est désormais montré au Musée National d’Art moderne) en quête du spectacle de la rue (ma mère aurait dit « le sirop des rues »), et il rencontre une femme, qui le ramènera à son bureau puisqu’il lui promet d’écrire leur histoire… On pourrait en dire autant pour Philipe Soupault ou même Aragon, quoique dans des conditions différentes.

« La marche des membres du groupe surréaliste est une nécessité matérielle. Ce faisant, elle présente tout de même un certain nombre d’avantages dont ils vont profiter »

« Le surréalisme est une épreuve réaliste transformée par l’accidentel, l’imprévu, l’irrationnel »

« Breton postule que nous sommes inconsciemment l’objet de phénomènes que nous n’avons pas prévus, et qui modifient notre vie »

Vous semblez ne pas prêter aux surréalistes de goût spécifique pour la balade. Mais comment qualifier la promenade de Breton, Aragon et Marcel Noll aux Buttes-Chaumont un soir de l’été 1924 ?

D’abord, il suffit de se reporter au texte du Paysan de Paris pour voir que la promenade aux Buttes-Chaumont n’a rien d’une errance gratuite. Elle est motivée par le souci de sortir Marcel Noll de ses angoisses, et surtout, les compagnons empruntent un taxi au carrefour Châteaudun, au lieu de s’y rendre à pied, ce qu’ils auraient fait s’ils avaient voulu profiter des charmes de la promenade ! Bien entendu, les voitures sont interdites dans le parc des Buttes-Chaumont qui, il est important de le noter, est ouvert toute la nuit à cette époque. Justement, cette balade des trois amis (qui m’a toujours fait penser à celle des quatre amis dans le parc de Versailles au XVIIe s. dans Les Amours de Psyché et de Cupidon, sous la plume de La Fontaine), démontre ce que je dis sur l’objectif de la balade, et sur ma définition du surréalisme comme épreuve réaliste transformée par l’accidentel, l’imprévu, l’irrationnel.
Pour mieux me faire comprendre, je vous invite à vous reporter à l’article « L’Esprit nouveau » de Breton. Il y fait état de la rencontre, tour à tour, par Derain, Aragon et lui-même, d’une jeune femme d’une beauté extraordinaire entraperçue alors qu’ils venaient, chacun par un chemin différent, à leur rendez-vous aux Deux-Magots. Il est certain qu’ils marchaient dans un but précis. Mais leur esprit était ouvert à tout ce qui pouvait se produire autour d’eux. C’est ainsi qu’ils ont tous trois remarqué la même personne, qu’ils ont ensuite cherché à retrouver dans le quartier, vainement.

On peut songer chez Breton au besoin de retrouver la rue, ou encore de « courir les rues » comme dit Queneau. N’y a-t-il pas un goût de la rue chez les surréalistes ?

Il est certain que les surréalistes parisiens appréciaient particulièrement le « sirop de la rue ». C’est évident pour tous ceux qui entrent dans notre guide, mais aussi pour d’autres à qui il faudrait consacrer une promenade du même genre : Benjamin Péret, René Crevel, Tristan Tzara, etc. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai mentionné Vitrac plus haut.

Comment définir la notion de « hasard objectif » développée par Breton ?

Après avoir évoqué de « pétrifiantes coïncidences », André Breton a lui-même indiqué dans ses Entretiens comment comprendre ce concept qu’il empruntait, en fait, à la philosophie allemande : 
« Du fait que, philosophiquement, le hasard objectif (qui n’est rien d’autre que le lieu géométrique de ces coïncidences) me paraissait constituer le nœud de ce qui était pour moi le problème des problèmes. Il s’agissait de l’élucidation des rapports qui existent entre la « nécessité naturelle » et la « nécessité humaine », corrélativement entre la nécessité et la liberté. Je ne vois pas le moyen d’en parler en termes moins abstraits ; ce problème ne peut guère se poser qu’ainsi : d’où vient qu’il arrive que se rencontrent au point de se confondre – à vrai dire rarement – des phénomènes que l’esprit humain ne peut rapporter qu’à des séries causales indépendantes, d’où vient que la lueur qui résulte de cette fusion soit si vive, quoique si éphémère ? ».
En d’autres termes, Breton postule que nous sommes inconsciemment l’objet de phénomènes que nous n’avons pas prévus, et qui modifient notre vie. Ces phénomènes résultent de forces vives qui sont en nous et hors de nous, et qui modifient notre existence.

Pour Breton, la place Dauphine est le sexe de Paris et Aragon voit les passages comme des « couloirs dérobés au jour » recelant des « serrures qui ferment mal sur l’infini ». Y a-t-il un au-delà de la ville, et comment repérer ces clés ou ces signes qui permettent d’accéder au surréel ?

Concrètement, nous participons d’un double mouvement : le narrateur décrit des lieux ou des épisodes vécus, qui le conduisent à des phénomènes surréalistes proprement dits. En même temps, le lecteur s’imprègne de cet ensemble ainsi parcouru linéairement pour aboutir à une autre rêverie, toute personnelle, et à d’autres aventures de l’esprit.

Que vous ont apporté les promenades que vous avez organisées avec le Centre de Recherches sur le Surréalisme ?

Ces promenades, en fait organisées par mes collaboratrices et collaborateurs, m’ont particulièrement étonné. Alors que les rues, les bâtiments avaient changé depuis les années vingt, nous avons pu, collectivement, éprouver des phénomènes inattendus, par conséquent fort instructifs. Ainsi de la statue de Charles Fourier, boulevard de Clichy, qui fut captée par les Allemands pour la fondre et en faire des armes. Notre rassemblement nous a soudain fait resurgir, non pas une statue, mais de vivants interprètes de la pensée du philosophe. Je veux dire par là que nos promeneurs ne se sont pas mis à réciter l’Ode à Charles Fourier de Breton, mais qu’ils ont évoqué les théories de Fourier lui-même sur la nécessaire réciprocité, sur l’organisation sociale et même la sexualité.
Ailleurs, tandis que nous désespérions de pouvoir entrer dans l’atelier de Giacometti, et que nous avions tourné au moins sept fois autour du pâté de maisons où il était, soudain la porte s’est ouverte, et l’architecte qui occupait alors cet atelier, nous a fait entrer dans cet espace curieux, mêlant la végétation au ciment, à l’exact opposé de l’esthétique de l’artiste. De fait, ces promenades constituèrent de précieuses rencontres entre chercheurs et amateurs du surréalisme ; elles permirent de parcourir les lieux que les écrivains et les artistes avaient sillonnés, qui les avaient inspirés, volontairement ou non. Et nous ne pouvons oublier l’extraordinaire investissement de ces artistes qui nous accueillaient, en petit nombre il est vrai, et nous faisaient comprendre les gestes qui les animaient. Je pense en particulier à Luba ou encore Jack Vanarsky, hélas mort une semaine après notre visite, nous montrant physiquement la concrétisation des images qui le hantaient. L’atelier, c’est l’homme.

Ces sorties ont-elles donné lieu à d’autres phénomènes surréalistes ?

Oui, et même à des phénomènes surnaturels. Ainsi, lors d’une promenade qui empruntait le chemin de Breton et Nadja vers l’île de la Cité, certains, dont je n’étais pas, virent s’éclairer une fenêtre, sur l’autre rive de la Seine. Et cette lumière était rouge, comme la vit Nadja ! Lors d’une autre balade, j’avais choisi comme point de départ, avenue Rachel, le restaurant où Breton a déjeuné avant de rencontrer Jacqueline Lamba. Cet établissement existe toujours, et si l’enseigne et la disposition des tables ont pu évoluer, il suffit de monter au 1er étage pour retrouver les plombs (les toilettes) de l’époque. Le groupe se forma autour d’un collègue qui lisait le texte écrit par Breton à ce sujet dans L’Amour fou. Et nous revîmes très exactement tous les détails décrits par Breton, aussi précis qu’un Zola ! Seule l’horloge pneumatique avait disparu. Or, c’est de cette description réaliste que devait surgir la rencontre, le merveilleux ! De ce genre d’expériences collectives m’est venue une nouvelle méthode pédagogique : la littérature par les pieds. Cette méthode fonctionne parfaitement pour les textes et même les poèmes surréalistes, alors qu’elle semble si éloignée d’eux ! Mais elle est tout aussi pertinente pour la lecture de Céline ou même de Huysmans.

« Lors d’une promenade qui empruntait le chemin de Breton et Nadja vers l’île de la Cité, certains virent s’éclairer une fenêtre rouge, sur l’autre rive de la Seine »

Qu’est-ce que cette « littérature par les pieds » ? Une nouvelle méthode de découverte littéraire en marchant ?

Aux diverses catégories littéraires déterminées par la rhétorique classique, j’essaie de substituer des catégories pratiques, répondant à nos usages actuels. Ainsi, j’ai consacré un ouvrage au romancier Albert Cohen, qui nous introduit à la littérature par l’estomac. Vous mettez en pratique ses recettes, vous consommez les plats qu’il présente, et vous absorbez sa littérature, tout en comprenant mieux le personnage de Mangeclous. Or, Albert Cohen n’est que l’héritier, sur ce plan, de Rabelais, et d’un ensemble d’auteurs généralement écartés du patrimoine, parce que triviaux !
De la même façon, il me semble que bien des ouvrages littéraires, parfaitement intégrés à la littérature française, sont plus aisément accessibles si nous les lisons en marchant. Non seulement parce qu’ils ont été composés ainsi, selon les confidences de leurs auteurs (Montaigne en est l’archétype), mais parce qu’ils ne se comprennent bien que par une mise en contexte. Ainsi pour Nadja, d’André Breton, qui réfère à des lieux parisiens parfaitement identifiables et identifiés, que par les parcours qu’il induit. Cette approche de la littérature, qui n’est évidemment pas exclusive, a porté ses fruits dans les diverses promenades que nous avons organisées et consignées dans notre Guide du Paris surréaliste. Il ne faut pas croire que j’ai théorisé cette pratique à partir des surréalistes parce que j’étudiais leurs œuvres. On peut en faire autant pour le dernier livre de Claude Simon, et constituer ainsi tout un répertoire. Pour ma part, je n’ai compris La Nouvelle Héloïse qu’en me trouvant, par hasard, sur les rives du Léman, que j’ai parcourues à pied, côté français, d’abord, suisse ensuite. L’opposition que fait Rousseau était alors évidente. La limite de cette approche de la littérature serait qu’il faut pouvoir se trouver sur les lieux pour que l’œuvre nous pénètre par les pieds. Cela ne devrait plus poser de problèmes aujourd’hui, où tous les moyens de transport sont à notre disposition.

Au fond, l’exploration urbaine ne permet-elle pas d’accéder aussi à la connaissance de soi ?

Belle question. Je vous remercie de l’avoir posée. Toutefois, je me demande si c’est bien l’objet des études littéraires. Bien entendu, si je lis Montaigne, Pascal, Descartes voire même Rousseau ou Proust, mes réactions me permettront peut-être d’aboutir à une meilleure connaissance de moi-même, si je consens à l’auto-analyse. Mais la révolution surréaliste avait une autre ambition, qui se résume à ce programme : « Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »

Bibliographie sélective :

Henri Béhar :
André Breton, Le Grand indésirable, nouvelle édition, Fayard, 2005
Guide du Paris surréaliste, Éditions du Patrimoine, 2012
Le site du Centre de Recherches sur le Surréalisme, devenu l’APRES (Association pour l’étude et la recherche sur le surréalisme)

André Breton :
Les pas perdus, Gallimard, 1924
Nadja, Gallimard, Gallimard, 1928
L’Amour fou, Gallimard, 1937
Entretiens, Gallimard, 1952

Louis Aragon :
Le Paysan de Paris, Gallimard, 1926
Les Cloches de Bâle, Gallimard, 1934
Aurélien, Gallimard, 1944

Philippe Soupault :
– Les Dernières Nuits de Paris, Calmann-Lévy, 1928

Roger Vitrac :
– Le Coup de Trafalgar, Gallimard, 1935

– Le site de l’association Atelier André Breton : andrebreton.fr

Les 12 numéros de La Révolution surréaliste, 1924-1929, en fac-similé aux Nouvelles éditions J-M. Place, sur le site Mélusine 

3 Commentaires

  1. Mamberti Dias Cavaroni Andre

    Passionnant et révélateur ! Une maïeutique du surréel, de l’infra-réel et peut être pour certains de l’irréel qui chatouille nos désirs inassouvis.

    Réponse
  2. Anido Mirolo

    La rue c’est aussi l’histoire de la France au singulier, celle des marchands, des ouvriers, des bandeaux, des livreurs qui le matin livraient le lait avec le journal, des bennes à ordures qui dérangent, c’est toute une histoire des petits ceux qui au bord d’un zing commentent l’actualité entre eux, c’est également la rue qui permet dans ses recoins de se cacher des regards pour y faire pipi, ou pour s’embrasser. La rue c’est la vie simple celle des chiens, des chats, des animaux qui cherchent de la nourriture. La rue c’est le lieu du peuple qui revendique, manifeste , se révolte et s’exprime. C’est un monde vivant ou se côtoient la belle de nuit et celui qui cherche à se libérer d’un besoin naturel. C’est la promenade des nantis portant chapeau avec la belle et son ombrelle. Elle seule peut raconter la vie simple de millions de ses habitants, leur joie, leur souffrance, leur désespoir.

    Réponse
    • Julien Barret

      Merci pour ce commentaire, en forme de poème en prose, sur la rue. En effet, la rue c’est tout ce que vous avez dit, et sans doute encore bien d’autres choses qu’on ne finirait jamais d’énumérer, si on voulait en faire le compte-rendu exhaustif. Bonne fêtes à vous !

      Réponse

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Interview de Jef Aérosol pour son autoportrait Chuuuttt à Beaubourg

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Rencontre avec Seth Globepainter, pour une œuvre hommage à Zoo Project

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A la découverte du Sentier Nature du 16e arrondissement

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Les Frigos, une histoire de l’art et de l’urbanisme à Paris

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Tentative de description d’une balade situationniste

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Le Pavillon de l’Arsenal imagine l’urbanisme agricole du futur

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La rénovation du musée de Cluny

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La métamorphose du nord-est de Paris, entre projets urbains et friches transitoires

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Que reste-t-il du Château Tremblant, hôtel mythique du canal de l’Ourcq ?

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Ces anciennes gares du 18e reconverties en bars branchés

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La grande randonnée du Parc des Hauteurs

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Rencontre avec le Président de la République de Montmartre

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Le festival Monuments en mouvement fait vibrer le château de Vincennes

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Interview de l’artiste urbain VHILS exposé cet été à Paris

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Qu’est-ce que la psychanalyse urbaine ?

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L’ancienne gare de Vaugirard-Ceinture

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La fresque de Philippe Hérard rue des Couronnes

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Un objet flottant non identifié sur le canal à Pantin

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Le Belleville de Pilote le Hot ou la culture rapide

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Le Gibet de Montfaucon, une mémoire de l’horreur au cœur de Paris

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Sylvanie de Lutèce dévoile les mystères de Paris

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Rencontre avec le conservateur des Beaux Arts de Paris

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Le 6e arrondissement de Philippe Tesson

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Quel est le point le plus haut de Paris : Montmartre ou Télégraphe ?

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Le Bal de la rue Blomet renaît de ses cendres

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L’atelier du 54 rue du Château

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Une photo pittoresque : la gare de tram des Coteaux

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Une photo insolite : une nouvelle place handicapé

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Jean-Louis Celati, le vrai titi parigot

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