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Le Cabaret rive gauche à Saint-Germain,
de l’après-guerre aux années 60

Jazz, chanson à texte, cabaret-théâtre, caves enfumées où l’on danse jusqu’à l’aube… Au sortir de la seconde guerre mondiale et pendant vingt ans, Saint-Germain-des-Prés réunit aussi bien l’avant-garde artistique qu’une jeunesse qui ne demande qu’à s’amuser, hors des codes et des sentiers battus.

Ils sont vêtus comme les hipsters d’aujourd’hui, chaussettes rayées et chemises à carreaux, on les dit zazous ou bobby soxers et la presse croit les qualifier d’existentialistes, imaginant à leur tête un Jean-Paul Sartre troglodyte. De même qu’une clientèle d’intellectuels fréquente le Flore comme un club anglais, où chacun connaît jusqu’aux mœurs intimes de son voisin, de même ces jeunes gens cultivent l’entre soi et se retrouvent dans des lieux sélect où ils écoutent du be-bop, du swing, de la rumba. On n’entre pas facilement au Tabou ou aux Caves Saint-Germain, il faut jouer des coudes et de ses relations au milieu d’une foule avide d’entendre les sensations musicales du moment. « Il est à souligner que les caves sont généralement réservées aux denrées précieuses (…). Il n’était donc pas ridicule de les affecter à l’homme lui-même », s’amuse Boris Vian.

Tant de symboles sont attachés à Saint-Germain-des-prés… La trompette de Boris Vian, le couple formé par Sartre et Beauvoir qui vivaient au Flore, la naissance et la scission du mouvement lettriste, la muse Gréco qui dormait dans une chambre de l’hôtel la Louisianne avec l’écrivaine Anne-Marie Cazalis, sans oublier l’éclaireur Jacques Prévert et son groupe Octobre, une troupe de théâtre française d’agit-prop qui adopte tôt Mouloudji, adolescent livré lui-même. Prévert emménage avec sa femme sous les toits de la rue Dauphine dès 1932… Il faut aussi mentionner l’atelier où Picasso s’installe en janvier 1937, grenier des Grands Augustins, qui fut auparavant le lieu de travail et de répétition de Jean-Louis Barrault, voisin de Michel Leiris. Sans oublier la présence des éditeurs Grasset, Gallimard ou José Corti avant la guerre, l’installation des Éditions de Minuit de Jérôme Lindon en 1941, avant Seghers ou Jean-Jacques Pauvert. Au fond pourtant, ce ne sont pas les intellectuels qui ont fait le mythe de Saint-Germain-des-prés, analyse Anne-Marie Cazalis, mais les journalistes : « Ce sont les Américains qui ont réellement lancé Saint-Germain-des-prés en 1947. Le mythe n’est pas né de l’existentialisme ni même des caves du quartier, mais dans les colonnes de la presse internationale ».

Paris, rue Dauphine, devant le Tabou, vers 1965 © Roger-Viollet

Après la vogue des caves où l’on dansait sur des musiques jazz ou caribéennes, Saint-Germain-des-prés voit émerger les cabarets où se crée un nouveau type de chanson française, empreinte de poésie, qui se distingue de la « variété ». Dans son ouvrage très documenté sur Saint-Germain-des-Prés, Gilles Schlesser, fils du fondateur de l’Écluse, quai des Grands-Augustin, évoque ces cabarets où s’est créée la chanson rive gauche : un chanteur seul au piano, avec son texte et sa voix, loin des paillettes et des succès radiophoniques. Parallèlement s’invente à la Rose rouge, rue de Rennes, un nouveau genre de cabaret-théâtre mêlant mime et chanson avec les Frères Jacques, identifiables à leurs tenues colorées, gants, moustache et parapluies.

Boris Vian et Saint-Germain

En 1950, dans le Manuel de Saint Germain des Prés au style léger et parodique qu’il destine à la collection des Guides verts de l’éditeur Toutain, mais qui ne sera édité qu’en 1974 aux éditions du Chêne grâce à Noël Arnaud, Boris Vian décrit Saint-Germain comme une île cernée de rues et de boulevards qui sont autant de bras de mers. Certains archipels comme la rue de Rennes ou les Grands-Augustins – auxquels appartiennent donc L’Écluse et la Rose rouge – peuvent y être rattachés, mais le cœur battant est localisé autour de l’église et de la rue Saint Benoît : ce sont le Flore, les Deux Magots, Lipp, le Club Saint-germain, le Montana… « Un Germanopratin ne peut sortir de son territoire sans se munir d’un équipement spatial », écrit Vian qui vivait, lui, au-dessus du Moulin Rouge.

Dans son guide, le romancier pataphysicien tire à boulets rouges sur les « pisse-copies » diffamateurs qui se croient journalistes sous prétexte qu’ils écrivent dans un journal. Peu soucieux de vérifier l’information à la source, ceux-ci ont confondu une jeunesse souterraine avec les philosophes existentialistes, alors que Sartre ne fréquentait presque jamais les caves – certes il avait fait du Flore son bureau, jusqu’à ce que touristes et admirateurs importuns ne l’en délogent. Le mouvement lancé par Sartre, notamment à travers sa conférence de 1945, l’Existentialisme est un humanisme, ne doit pas être confondu, nous explique Vian, avec les troglodytes dont il livre une typologie humoristique.

Chanteur, trompettiste, poète, auteur de pièces dramatiques, de polars, de romans oniriques et animateur de Saint-Germain, Boris Vian est magnifiquement absent de son Manuel. Non qu’il ne soit pris d’un excès de modestie, il était sûr de lui et s’adressait à tout le monde d’égal à égal, fût-ce un grand philosophe, un jazzman ou un anonyme. Mais s’il est l’un des principaux catalyseurs des nuits germanopratines, Vian n’éprouve simplement pas le besoin de se mettre en scène. Son esprit potache suscite l’agacement de l’entourage sartrien qui prend cet ancien Centralien pour un matheux en costume, et ses « Chroniques du menteur » qui paraissent dans les Temps modernes, revue fondée par Sartre en 1945 et dirigée par Merleau-Ponty, ne sont pas du goût général. Pas assez existentialiste, sans doute… Pourtant, en se dégageant des combats politiques de ses pairs, Vian était en avance sur son temps. Le verbicruciste Robert Scipion, qui participa à l’aventure des caves, le remarque avec justesse : « Boris était plus fin, plus en avance. Moins dupe. Nous devions nous comporter comme des moutons. Lui passait pour un apolitique, et souvent, il a été dédaigné pour cela. En fait, il était en avance. Il avait compris que tout cela tournerait court, par son tempérament, par un mélange d’égoïsme et de sens de l’absurde. »

Juliette Greco, Anne-Marie Cazalis et Boris Vian © Roger-Viollet
Le Tabou, rue Dauphine, 1963 © Roger-Viollet

Le Tabou, le Club Saint-Germain, la Rose rouge

L’aventure commence avec le club le plus célèbre, le Tabou, la première cave de Saint-Germain. Au début, ce bistrot sans caractère situé 33 rue Dauphine a ceci de particulier qu’il ferme après les autres. L’anecdote a ici force de légende : le Tabou possède une cave qu’il n’exploite pas. « Qui l’a découverte ? Bernard Lucas ? Michel de Ré ? Juliette Gréco grâce à son manteau tombé dans l’escalier ? », écrit Schlesser. « Peu importe. La petite bande de la rue Jacob se met à rêver : cette cave serait parfaite pour répéter des pièces de théâtre, écouter du jazz et bavarder entre amis. » En réalité l’aventure ne dure que le temps de l’année 1948. Vian migre ensuite aux Club Saint-Germain, dont il assure la promotion et la programmation musicale et qui fera concurrence au Tabou.

« On ne sait plus à qui faire endosser la paternité du Club Saint-Germain, écrit Philippe Boggio dans son livre sur Boris Vian : à Chauvelot, Doelnitz, Gréco, Cazalis ou Casadesus. Sans doute à tous car ils vont rarement les uns sans les autres. L’un d’eux a sans doute remarqué les soupiraux, au ras du trottoir d’un immeuble situé au 13, rue Saint-Benoît, à deux pas du Flore et des Deux Magots, en face du Montana. Idéal ! » En 1948, Vian y organise une réception exceptionnelle pour Duke Ellington.

Le Saint-Yves aussi est une adresse marquante, bien que situé un peu au-delà de l’épicentre germanopratin, 4 rue de l’université. C’est un petit hôtel où l’on entame deux fois par semaine des poèmes et des tours de chant, et dont le hall d’entrée voit passer des clients qui se mêlent aux artistes et au public. On y danse des be-bop endiablés, comme en témoigne une photo célèbre de Robert Doisneau.

Créée en 1947 dans un restaurant africain de la rue de la Harpe, avant de déménager rue de Rennes, la Rose rouge est fréquentée par des comédiens comme Alain Cuny, Roger Blin, Simone Signoret, Gérard Philippe et Maria Casarès, mais aussi par des intellectuels comme Aragon, Elsa Triolet ou Jean Genet. Vers 1948, Ferré et le mime Marceau ne réunissent plus grand monde, quand l’arrivée des frères Jacques et de leur pianiste inverse la tendance. Poursuivant cette lancée, Yves Robert en prend la direction en 1949.

Saint-Germain voit aussi émerger ce qu’on appellera la « chanson rive gauche » ou « chanson à texte ». On écoute Jacques Douai, « le troubadour des temps modernes », à l’Échelle de Jacob. Colette Magny se produit un peu plus loin à La Contrescarpe, tandis que Boby Lapointe chante au Cheval D’or, 33 rue Descartes. En 1958, Barbara s’installe pour six ans à l’Écluse, où André Schlesser et Marc Chevalier chantent régulièrement sous le nom de Marc et André.

Comédien et producteur de radio, Francis Claude crée en 1948 le Quod Libet dans les sous-sol de l’hôtel où il loge avec Ferré, rue du Pré-aux-Clercs. L’année suivante il s’expatrie de l’autre côté de la Seine pour donner naissance à Milord L’arsouille qui révélera Serge Gainsbourg, le seul cabaret rive droite à l’esprit rive gauche, selon Gilles Schlesser. A l’inverse, le Don Camillo, toujours actif aujourd’hui, est sans doute le cabaret rive gauche à l’esprit rive droite. Soit un coté populaire, peut-être racoleur, moqué avec humour par Jean-Pierre Darras et Philippe Noiret qui lâchent « C’est pas bon ça, ça fait rive droite ! » aussitôt après un mauvais calembour. C’est dans la cave du Quod Libet aux mur recouverts de papiers journaux et orné d’une estrade de fortune que Léo Ferré entame sa carrière, après être passé en 1946 au célèbre Bœuf sur le Toit, situé rue du Colisée, et qui fut l’épicentre des années folles.

Quelques jeunes sans le sou se retrouvent chez Moineau, rue Guénégaud. La patronne traverse la scène qu’occupent les artistes pour amener leurs plats aux clients. Auparavant sis rue du Four, Moineau aura été le théâtre de la scission entre les lettristes d’Isidore Isou et les situationnistes de Guy Debord, ce dernier souhaitant conférer une dimension politique à ce mouvement d’avant-garde poétique. A-t-on précisé que Gabriel Pomerand, poète et peintre lettriste, était une figure du Tabou et du Flore ?

A lire :

  • Boris Vian, Manuel de Saint Germain des Prés, Éditions du Chêne, 1974
  • Gilles Schlesser, Saint-Germain-des-Prés, coll. les lieux de légendes, Parigramme, 2014.
  • Philippe Boggio, Boris Vian, Flammarion, 1993.

Les scènes de la chanson et du cabaret-théâtre

Les spectateurs de la Rose rouge assistent à la naissance d’une nouvelle forme de cabaret-théâtre incarnée par les Frères Jacques, qui combinent chant et mime en interprétant des chansons de Prévert et Kosma, Guy Béart ou Serge Gainsbourg. Les quatre chanteurs costumés reprennent aussi des airs connus comme le « Général Castagnetas » ou « Son Nombril » pour, selon Boris Vian, en faire des « chefs d’œuvres ». Plutôt que le Pétomane Joseph Pujol qui fit rire aux éclats la France d’avant la première guerre mondiale, Vian s’émerveille que les Frères Jacques « plaisent au public sans être vulgaires », ajoutant qu’ « avec eux on rit sans honte ». Et si leurs codes peuvent sembler désuets aujourd’hui, ces chansons guillerettes étaient entièrement inédites à l’époque.

C’est une dizaine d’années plus tard, en 1958, que Philippe Noiret et Jean-Pierre Darras créent leur duo de cabaret à l’Écluse. Après une journée passée au TNP, vers minuit, ils entament une deuxième carrière de music hall. Il faut revoir aujourd’hui leurs sketchs où ils se répondent du tac au tac, jouant parodiquement de leur stature de comédiens qui se regardent incarner les personnages de Racine ou Corneille. La vigueur de leurs échanges n’a rien à envier aux duos actuels.

En 1968, le café-théâtre sonne le déclin du cabaret et la plupart des lieux ferment. Peu d’adresses survivent au années 70. Parmi elles, on compte néanmoins Chez Georges, rue des Canettes, bel exemple de cabaret rive gauche. Georges Abbe avait acheté avec sa femme Minouche une épicerie buvette pourvue d’une cave qu’il avait aménagée. Il y auditionnait de jeunes artistes qui attendaient sagement leur tour, impatients de chanter assis sur une enclume. Alain Souchon, dont un titre de l’album Au ras des pâquerettes s’intitule « Rive gauche », se rappelle y être passé à ses débuts.

Le Mephisto, boulevard Saint-Germain, résume à lui seul, sinon l’évolution de la scène de cette époque, du moins la vitesse avec laquelle un lieu changeait de fonction. D’abord club privé où l’on croise après guerre Albert Camus et les journalistes de Combat, il devient en 1950, sous la houlette de Mouloudji, un cabaret-théâtre faisant honneur la chanson à texte, se reconvertit en une discothèque dirigée par Boris Vian, avant, enfin, de devenir une cave de jazz.

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