Sélectionner une page

Balade dans le 6ème au fil des Arts et des Lettres

Delacroix, Balzac, Molière, Wilde ou Rimbaud, chaque promenade dans le 6ème réveille des figures dont les silhouettes semblent traverser les rues. Loin de l’image réductrice de Sartre et Beauvoir aux Deux Magots, mille chemins littéraires et artistiques se dessinent ici. Il suffit de marcher au hasard, la tête en l’air, pour voyager au temps des livres et des estampes, le regard arrêté par une porte-cochère, une plaque commémorative, ou un dôme masquant peut-être un théâtre secret. On croit voir Balzac fondant des caractères rue Visconti, les lycéens de Gide discutant philosophie au Luxembourg ou le mousquetaire Athos attelant son cheval au sortir de la rue Férou. Le Guide du 6ème a choisi un itinéraire parmi tant d’autres, qui vous mènera de l’Institut au carrefour Vavin, en passant par la rue de Seine, la rue du Dragon et la place Saint-Sulpice. A l’écoute, toujours, des histoires que ces façades ont à nous conter.

Lorsque l’on regarde la rive gauche depuis le Pont des Arts, suspendu au-dessus de la Seine, la silhouette d’un bâtiment au dôme majestueux se découpe : le Collège des Quatre-Nations, voulu par Mazarin et construit par Le Vau entre 1662 et 1688, qui accueille depuis 1795 l’Institut de France, soit la réunion de l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des beaux-arts et l’Académie des sciences morales et politiques. En l’an 1200, l’enceinte Philippe Auguste se terminait ici par la tour de Nesle, construite face à la tour du Louvre. En 1661, dans son testament, le cardinal Mazarin lègue sa fortune à la fondation d’un collège destiné à l’instruction de soixante écoliers de territoires annexés à la France : l’Artois, l’Alsace, Pignerol et le Roussillon. À sa mort, il souhaite être inhumé dans la chapelle du collège, à l’image de Richelieu à la Sorbonne, lequel avait créé l’Académie française en 1635 avec mission de fixer la langue et d’écrire le dictionnaire, dont les Immortels rédigent en ce moment le 4ème tome de la 9ème édition. Au milieu de la passerelle aux balustrades recouvertes de cadenas, dos au Louvre, la pointe de l’île de la cité au coin de l’oeil, on fixe un fronton classique enserrant une horloge.

L’heure du départ a sonné. On s’approche du dôme de l’Institut dont les deux ailes s’ouvrent, comme pour inviter le visiteur à se rendre à la bibliothèque Mazarine ou à découvrir les œuvres exposées sous le plafond peint du pavillon de l’Académie des beaux-arts. On traverse la cour de l’Institut pour accéder à la plus ancienne bibliothèque publique de France qui, ayant hérité de l’immense collection personnelle de Mazarin, contient 200 000 livres rares et précieux, 4700 manuscrits et 2370 incunables, dont un exemplaire de la Bible de Gutenberg. Passé un splendide escalier, voici la bibliothèque enveloppée d’un luxe studieux, où les lecteurs côtoient des statues de marbre. Les somptueux décors de Pierre Le Muet, inchangés depuis le 17ème siècle, accueillent des rangées de grimoires aux couvertures dorées et une exposition érudite d’enluminures médiévales. On y découvre aussi des revues rares comme l’Intermédiaire des chercheurs et curieux qui répond, depuis 1864, aux questions insolites posées par ses lecteurs. L’Institut comprend également une bibliothèque réservée à ses membres qui détient, entre autres trésors, le plus grand ensemble de manuscrits de Balzac au monde !

Passerelle des Arts©PhillipeMuraro
Collège des 4 Nations©PhillipeMuraro

Parmi les passages de Paris, il y en a de minuscules : ainsi celui de l’Institut, immortalisé par Philippe Soupault dans les Nouvelles Nuits de Paris. Si la ville y apparaît sous une lumière moderne, ce livre majeur du surréalisme rend hommage aux Nuits de Paris de Restif de la Bretonne, dont son contemporain Louis-Sébastien Mercier, ancien élève du collège des Quatre-Nations, a fait l’éloge dans son Tableau de Paris. Lorsqu’une averse se lève, le narrateur et cette passante mystérieuse croisée boulevard Saint-Germain se réfugient « dans le courant d’air qui sévit perpétuellement sous les voûtes du passage qui mène de la rue de Seine au quai, en s’insinuant dans l’institut ».

Depuis ce porche s’offrent à vous la rue de Seine et la rue Mazarine qui enserrent le jardin Gabriel Pierné, au centre duquel trône la fontaine d’Évariste Fragonard, fils du grand peintre. Ici s’étendait jadis le « pré au Clercs », sur lequel la Reine Margot fit bâtir son château, après avoir vu son amant de 18 ans assassiné en sortant de l’hôtel de Sens, le 5 avril 1606. Il faut imaginer l’entrée de son palais entre le 2 et le 10 rue de Seine et, aux 10 et 14 rue Mazarine, le Jeu de paume des Métayers, où le jeune Molière installe avec Armande Béjart son Illustre Théâtre entre 1643 et 1645, avant de le déménager rive droite sur l’actuel quai des Célestins. Rue de Seine, passée la rue des Beaux-Arts, dont l’hôtel éponyme fut la demeure de Wilde et Borgès, on découvre l’immeuble du numéro 31, qu’ont habité Georges Sand et, un siècle plus tard, Raymond Duncan, qui y installa son académie de danse.

Au croisement avec la rue Visconti, un immeuble ancien est surmonté d’un écusson à l’enseigne du Petit Maure, cabaret où s’encanaillaient les poètes Voiture, Tallémant des Réaux et Saint-Amant, académicien qui rédigea la partie burlesque et comique du premier dictionnaire. Il y serait mort en 1661, des suites d’une bastonnade, après avoir raillé Monsieur le Prince dans une chanson. Au 41 se dresse l’hôtel d’Arras, qu’Armande Béjart habitat après la mort de Molière.

Pénétrer la rue Visconti, anciennement rue des Marais-Saint-Germain, dédié non au cinéaste italien mais à l’architecte de Napoléon III, c’est faire un voyage dans le temps, suscité par l’étroitesse de ces façades derrière lesquelles vécurent Racine ou Balzac, ou par ses vieux lampadaires qui jettent une lueur pittoresque à la Callot, dont la rue, au prochain croisement, marque l’emplacement de la Palette que fréquentèrent Cézanne, Picasso et Braque. L’histoire, ici, est prégnante. Au rez-de-chaussée de l’immeuble du 17, après avoir vécu rue de Tournon, Balzac connut l’une de ses entreprises malheureuses en se lançant dans l’imprimerie. Entre 1926 et 1928, il s’y fit fondeur, imprimeur, éditeur, aidé par son égérie, Mlle de Berny. Delacroix, qui eut son atelier au deuxième étage de 1836 à 1844, y fit de nombreux portraits, dont celui de George Sand sa voisine. « Ici mourut Jean Racine le 21 avril 1699 », lit-on, gravé dans la pierre de taille du majestueux hôtel particulier sis au 24, porte cochère et terrasse. Le dramaturge vécut là sept ans avant de s’éteindre, triste et perclus de douleurs, privé des faveurs du roi. Tournez deux fois à gauche et c’est la rue Jacob, dont il faut observer le mythique immeuble du numéro 27, non seulement parce qu’Ingres y eut un petit appartement avant d’aller résider au 17, mais surtout parce que c’est le siège historique des éditions du Seuil, dont le logo a immortalisé l’if et la grille.

Place Furstenberg©PhillipeMuraro

A droite, on prend la rue de Furstemberg. Passé l’ancien atelier de Balthus au numéro 4, on flâne sur cette placette à laquelle quatre magnolias confèrent une allure provinciale. Voici le musée Delacroix, où le peintre de la rue Visconti eut son atelier et sa maison de 1857, lorsqu’il entra à l’Institut, à sa mort en 1863. Le centre de la place fut jadis la cour d’honneur d’un palais abbatial construit en 1586, et dont on aperçoit, rue de l’abbaye, un pan de la façade Renaissance. Après l’hôtel Scipion Sardini en 1565, ce fut le second édifice parisien à être constitué d’un tel mélange de briques rouges et pierre de taille, caractéristique de la place des Vosges. On longe, rue de l’abbaye, la célèbre église Saint-Germain-des-Prés, ancienne basilique Saint-Vincent Sainte-Croix construite par Childebert, le fils de Clovis.

On imagine, dans le square d’angle, l’ancienne maison d’Alphonse Daudet. On avance jusqu’à la rue Saint-Benoît, puis on passe devant le Flore, boulevard Saint-Germain, avant de rejoindre la très ancienne rue du Dragon, où vécurent Jean Giono, Victor Hugo et Roger Martin Du Gard. Jadis appelée rue Saint-sépulcre, elle est bordée de portes-cochères et de belles ferronneries. Dans l’immeuble du numéro 30, doté d’un étrange encorbellement, une mansarde fut habitée à 19 ans par Victor Hugo, qui y écrivit une partie des Odes et Ballades saluées par Chateaubriand, avant de résider chez les parents d’Adèle, rue du Cherche-Midi. Arrivé à la rue du Vieux-Colombier, on longe le théâtre fondé en 1917 par Jacques Copeau, avant d’atteindre la place Saint-Sulpice, qui accueille chaque année un marché de la poésie.

Une atmosphère antique et mystérieuse émane des piliers, des arcades et des tours asymétriques de l’église, dont Servandoni imagina le parvis à la façon d’une place romaine. Il faut écouter le bruissement de la fontaine octogonale érigée par Louis Visconti – dont on a traversé la rue éponyme -, aux quatre coins de laquelle se tiennent des évêques de l’époque de Louis XIV, Massillon, Fléchier, Bossuet et Fénelon, ainsi que des lions cracheurs d’eau. On s’arrête au Café de la Mairie, où Perec rédigea en partie sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, pour montrer « ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages ».

En remontant la rue Férou vers le Luxembourg, on ne croise, hélas, ni le mousquetaire Athos, ni Madame de La Fayette, mais des passants lisant de droite à gauche la fresque du « Bateau Ivre » de Rimbaud, reproduit sur le mur d’enceinte de l’Hôtel des impôts. La fondation néerlandaise Tegen Beeld a créé cette calligraphie inversée, en imaginant que le vent soufflait de Saint-Sulpice à la rue Férou, lorsque l’enfant de Charleville déclara pour la première fois son poème d’une fenêtre de la place. A l’angle de la rue de Vaugirard, l’hôtel de Liancourt abritait le salon littéraire et le jardin de Madame de la Fayette, dont Madame de Sévigné disait qu’il était « la plus jolie chose du monde ».

Rue Férou©PhillipeMuraro

Les Faux Monayeurs de Gide à l’esprit, on pénètre le Luxembourg, où Bernard Profitendieu retrouve ses camarades de lycée, « près de la fontaine Médicis, dans cette allée qui la domine ». Après avoir longé l’Orangerie transformée en musée, passé le Monument à Delacroix de Jules Daloux, l’une des 106 statues du parc, on parvient à l’ancienne grotte devenue fontaine, tandis que résonnent les spéculations romanesques d’un camarade de Bernard : « Ce que je voudrais, disait Lucien, c’est raconter l’histoire, non point d’un personnage, mais d’un endroit, – tiens, par exemple, d’une allée de jardin, comme celle-ci, de raconter ce qu’y s’y passe – depuis le matin jusqu’au soir ». Est-ce ici que Perec a puisé l’idée d’un livre dont le sujet serait un lieu ? Sans réponse, on longe le bassin où voguent toujours les esquifs dépeints par François Copée dans « Au jardin du Luxembourg » : « Quand les bateaux d’enfants, inclinant leurs agrès, Fuyaient sur le bassin ridé par un vent frais, Pour moi ces bricks mignons et ces frégates naines Évoquaient l’Océan et les courses lointaines. »

On imagine, entre les statues, les silhouettes de Wateau, Verlaine ou Théophile Gautier. Sorti par la grille de la place André Honnorat, l’inventeur de l’heure d’été, et tandis qu’on emprunte les jardins de l’Observatoire, voici que se dresse, comme surgi de nulle part, un palais saharien, ocre et crénelé. C’est l’Institut d’art et d’archéologie, classé aux monuments historiques, qui accueillait jadis la bibliothèque Jacques Doucet. Contournant l’édifice par la rue Michelet, on arrive rue d’Assas, où un étroit passage indique l’entrée du musée Zadkine, lequel anima entre deux guerres l’École de Paris avec Modigliani, Cendrars et Foujita. La maison-atelier où il vécut de 1928 à sa mort vient d’être rénovée, verrière donnant sur une cour arborée, où l’on admire des blocs sculptés dans la pierre, le bois, le plâtre ou le marbre. En sortant, l’horizon découpé par les hauts immeubles de la cour n’est qu’un ruban de verdure et de briques rouges sous le bleu du ciel : le jardin botanique de l’université Descartes.

On poursuit la rue d’Assas vers la rue Vavin, qu’on remonte jusqu’à l’embranchement formé par la rue Bréa, au niveau de l’immeuble à gradins d’Henri Sauvage, rare exemple parisien d’Art nouveau. A l’intersection du boulevard Raspail et de la rue Bréa, on tombe nez à nez avec un Balzac taillé dans le bronze par Rodin. Nous voici dans le triangle Vavin-Raspail-Montparnasse, dont Henry Miller affirmait que c’est le « nombril du monde ». Quel voyage depuis l’Institut ! Queneau ne disait-il pas, après avoir « visité Paris, avec application et amour », entre 1936 et 1938, lorsqu’il posait chaque jour trois questions sur la capitale aux lecteurs de L’Intransigeant, qu’il avait « l’impression d’avoir fait le tour du monde » ? Paris est aussi un voyage dans le temps.

NB : On n’a pas cité, rue Séguier, la dernière demeure d’Albert Camus, ni celle où Charles Cros hébergea Rimbaud qui se torcha avec ses manuscrits, avant que Théodore de Banville ne lui offre une chambre rue de Buci, où il se dénuda à la fenêtre pour s’épouiller. Il ne resta ensuite au jeune poète que le cercle zutique, au croisement de la rue Racine et de l’Ecole-de-Médecine, pour s’enivrer de l’alcool et du haschisch apporté par ses membres. On n’a pas évoqué, en 1918, le dépôt de la revue Littérature par Aragon et Breton dans la librairie d’Adrienne Monnier, rue de l’Odéon, ni le café La Source, boulevard Saint-Michel, où Breton et Soupault écrivirent l’année suivante le premier recueil d’écriture automatique. Point mentionné, non plus, l’atelier du 7 rue des Grands augustins, où Picasso peignit Guernica, ni celui du 3 où Apollinaire, hébergé par les Delaunay, composa « Zone », le poème manifeste qui ouvre Alcools. On n’a pas dit, enfin, que Baudelaire était né rue Hautefeuille, parmi les maisons à tourelles, et qu’après avoir lu le Volupté que Sainte-Beuve composa à l’hôtel de Rouen, il lui fit apporter ses vers en 1841 à l’Institut, alors que celui-ci était bibliothécaire à Mazarine. Tous ces voyages restent à entreprendre. Car le sixième arrondissement tisse la trame d’une histoire sans fin.

Deux livres majeurs ont aidé à la rédaction de cette promenade : Connaissance du vieux Paris de Jacques Hilairet (éditions Princesse) et Les traversées de Paris d’Alain Rustenholz (Parigramme).

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Pin It on Pinterest