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Parcours street art à Montmartre en compagnie de Codex Urbanus

 

 

 

Avec ses escaliers, ses murs aveugles et ses passages étroits, Montmartre se prête bien aux petites œuvres d’art urbain. Pour découvrir les pépites de la butte, suivons Codex Urbanus, street artiste montmartrois également auteur d’un essai sur l’art de rue. Récit de la balade en texte, en images et en sons. 

 

Publié le 16 février 2020

Mosaïques d’art mural

La butte est riche en recoins fertiles en art mural. Si certaines œuvres resteront, d’autres s’effaceront comme le nom éphémère de leur auteur, tandis que les étudiants des beaux-arts trouvent ici un terrain d’expression idéal. Pour décoder ces signatures et partir à la chasse au trésor, nous avons choisi un guide d’excellence : Codex Urbanus, auteur de figures hybrides et d’un essai sur l’art de rue, qui habite le versant nord de la butte depuis 20 ans.

Si le street art animalier a beaucoup de représentants, à l’instar de Mosko, Nosbé ou Ardif, l’art de Codex se singularise par sa dimension de collection obsessionnelle, sa pratique de moine copiste numérotant ses chimères fantastiques. Notre parcours reliera la galerie Akiza, rue de Tholozé, à la place Émile Goudeau, où se tenait jadis le Bateau Lavoir de Picasso, Braque et Modigliani. Car pour beaucoup de témoins, les street artistes sont les Picasso d’aujourd’hui.

On ne s’étonnera pas de trouver des galeries pour héberger les œuvres d’art urbain. On en compte trois au cœur de Montmartre : Akiza rue de Tholozé, celle de Joël Knafo qui a métamorphosé la rue Véron, et la récente YAM rue du Mont-Cenis qui accueillera une exposition de Codex avec Dark du 12 au 20 mars 2020. Récemment, on y voyait aussi l’exposition de Jaeraymie détournant des expressions idiomatiques et dont l’affiche représentait Romain Nouat, le directeur du Chat noir, enfourchant un chapeau à roues.

Au fil de ce parcours on croisera les masques moulés de Gregos, les totems précolombiens de Ninin, quelques mosaïques d’Invader, des pochoirs de Miss.Tic, les moulages de Intra Larue, des œuvres de Bastek, Mister P, Oré, A2, Kéfran, Ride in Peace, Noty Arroz, Philippe Hérard et Levalet, Gzup, Romain Froquet, Kraken, Monsieur Plus, on en oublie, et beaucoup de choses non identifiées… En matière d’art de rue, les œuvres s’attirent les unes les autres par un phénomène de polarisation magnétique. Ainsi, le porche du passage des Abbesses et l’escalier du Calvaire offrent des agglomérats de mosaïques, pochoirs et affiches stylisées, comme la rue Véron – ou, plus haut, les rues d’Orchampt et Ravigan qui ne figurent pas dans le parcours.

Un itinéraire artistique : d’Akiza au Bateau Lavoir

Le point de départ, c’est la galerie de l’artiste Akiza, qui s’est fait connaître dans un style gothique par les petites poupées SM fétichistes, avant d’ouvrir plus largement sa galerie au street art, avec des artistes comme Voxx Romana. On descend la rue de Tholozé, puis la rue Aristide-Bruant où nous pénétrons dans un immeuble éventré, l’ancien hôtel du Moulin, en rénovation de fond en comble. La rue Véron a été refaite, lors de l’ouverture de la galerie Joël Knafo, par Levalet et Philippe Hérard dont il reste de nombreuses traces sur les murs. On y découvre une succession d’œuvres diverses, jusqu’à ce carrefour de façades grouillantes de vie artistique au croisement de la rue Germain-Pilon. Nous la remontons pour aborder la rue des Abbesses jusqu’à l’orée de son passage, autre concentration extrême de pochoirs et mosaïques. Passé l’officiel « mur des Je t’aime », on remonte la rue La Vieuville jusqu’à cette Cité de la Mairie fertile en créations. On tourne devant le grand pâté de maison en chantier dont un pan de mur est recouvert de graffitis, emboîtant la rue des Trois-Frères, jusqu’à atteindre le haut du passage des Abbesses, tout aussi aimanté de signatures que son porche. En obliquant à droite sur la rue Androuët, on découvre plusieurs murs entièrement recouverts de fresques, des œuvres commandées par l’agence immobilière en face, jusqu’à cette rue Berthe qui nous conduit enfin à la place Émile-Goudeau, temple de l’art du début du siècle. A la fin, nous redescendons la rue Ravignan pour découvrir un ultime Codex, Toco Caudata, comme si les points reliés de notre itinéraire formaient une nouvelle figure hybride. « Et au fait, tu n’as jamais arrêté pour avoir dessiné dans la rue ? » Codex répond avec humour : « Ouvrir une procédure judiciaire pour un mec qui est en train de tracer un scarabée-girafe sur un mur, il n’y a pas un policier qui a envie de passer ce coup de fil ».

3 questions à 3 artistes qui vivent ou ont vécu dans le 18e

Codex Urbanus

Pourquoi faire de l’art dans la rue ?
J’ai écrit un essai sur le sujet (Pourquoi l’art est dans la rue ?, Critères éditions, 2018), mais en une phrase je pense qu’on fait de l’art dans la rue parce qu’il n’y a pas de place pour l’art dans notre société, ce qui a conduit des femmes et des hommes à placer systématiquement, gratuitement et sans autorisation de l’art dans l’espace public, et ce n’était jamais arrivé avant.

Quelques mots sur ton travail ?
Moi je bosse en dessin direct – jamais de collage – à même le mur avec 3 poscas (gris, blanc et noir) que j’ai toujours avec moi, ce qui me permet de dessiner quand l’envie m’en prend (toujours tard la nuit). Je fais toujours une chimère avec le nom latin permettant d’identifier les animaux mélangés et Codex Urbanus (Manuscrit Urbain) écrit au dessus. J’ai fait environ 500 créatures à ce jour.

Qu’ont de particulier les rues, les passages et les murs des Montmartre ?
Les murs de Montmartre ont l’avantage d’avoir beaucoup de murs aveugles, et les escaliers permettent de ne pas avoir de patrouilles de police, donc c’est plus calme pour le street art. Et puis bien sûr il y a une ambiance unique.

Achbé

Pourquoi faire de l’art dans la rue ?
Parce que « La rue est notre voix publique » : c’est le message que j’ai choisi pour la couverture de mon livre paru chez Alternatives. C’est là que l’on manifeste, c’est là que le peuple s’exprime, c’est là qu’il prend part à la vie politique. La rue est aussi un musée à ciel ouvert, avec l’architecture partout et le street art aujourd’hui foisonnant à Paris. L’art va aux gens. C’est gratuit et ça apporte la poésie dont on manque. Ça comble les vides culturels et poétiques. C’est accessible à toutes et à tous.

Pourquoi avoir choisi la craie et le bitume comme moyen et support ?
La craie ? Pour son côté éphémère au sens propre ! Mon travail s’exprime dans une unité de lieu, donc si je veux recommencer, ré-écrire, il faut que la pluie efface mon tableau. C’est d’ailleurs pour cela que j’immortalise mes messages en les prenant en photo. Pourquoi le bitume ? Il me permet de retomber en enfance (tout comme la craie, d’ailleurs). De « jouer par terre ». C’est mon tableau noir. Et aussi son palimpseste. Il existe plein de bitumes différents. Des lisses, des rugueux… C’est l’épiderme de la rue.

Qu’ont de particulier les rues, les passages et les murs de Montmartre ?
Montmartre, pas besoin de le dire, c’est une histoire sans équivalent. Politiquement, artistiquement. C’est aussi, pour moi, le plus beau quartier de Paris, avec ses secrets et toujours son authenticité quand on sort des sentiers battus. Mais je suis amoureuse de tout mon arrondissement, de sa diversité, de sa richesse. Par exemple, j’ai exposé et fait un happening au Square Louise-de-Marillac à La Chapelle. C’est une de mes expériences les plus intenses, là où j’ai ressenti que mon travail était « utile ». Utile pour moi, utile pour les autres.

Ninin

Pourquoi faire de l’art dans la rue ?
Faire de l’art dans la rue est la façon la plus efficace et logique de dire ce que j’ai à dire. Sans autorisation, en posant des images qui font passer un message.

Quelques mots sur ton travail ?
Mon travail est essentiellement influencé par la culture préhispanique d’Amérique latine. Je prends des symboles et des légendes des peuples précolombiens pour les revisiter à ma sauce et les poser sur les murs européens, ce que j’appelle la contre-colonisation. Pour la technique, c’est principalement du collage toujours fait à la main (jamais de prints), à l’acrylique, à l’encre, à la bombe, au pochoir ou en sérigraphie.

Qu’ont de particulier les rues, les passages et les murs des Montmartre ?
Montmartre c’est le quartier que j’ai habité durant 3 ans, donc c’est vraiment un quartier spécial pour moi. Ses murs, escaliers, passages et ruelles m’inspirent pour coller. Je reviens souvent recoller au même endroit si un collage disparaît. Ce qu’il y a de spécial dans ces murs, c’est qu’on peut en trouver de toutes les formes, même les plus atypiques, et ça m’inspire au moment de créer un collage.

Le graffiti dans le 18e

Vers le pont de la rue Ordener et la rue d’Aubervilliers, les abords des voies ferrées favorisent la présence de longs murs accueillant de grandes fresques et des graffitis.

Avant d’être une terre d’élection pour le street art, le 18e a marqué l’histoire du graffiti en France, comme en témoigne la présence du mythique terrain du boulevard de la Chapelle, entre 1985 et 1989, lancé par les BBC, un groupe de graffeurs du nord-est de Paris. Banga et Kay One figurent aussi parmi les hérauts du 18e district. Le premier, qui avait son propre terrain dans le quartier des Épinettes, a longtemps vendu ses œuvres sérigraphiées aux puces de Saint-Ouen où il tient la galerie Street Dream, tandis que le second avait une boutique du côté de la rue Ordener. Tous les deux ont aujourd’hui leur galerie dans les puces de Saint-Ouen. En 1989, dans le quartier en voie de réhabilitation de la Moskowa, vers la porte de Montmartre, deux amis commencent à peindre des animaux de la savane qu’ils signent Mosko et associés.

C’est en 2015, à la faveur de la construction de la nouvelle Gare de RER Rosa Parks, que les murs de la rue d’Aubervilliers, de la rue Riquet et de la rue du Département ont été recouverts de fresques plus durables que les graffitis sauvages qu’on y voyait auparavant. La mairie du 18e a délégué leur gestion à deux associations, R Style et GFR. François Gautret, le directeur de R Style, organisait depuis dix ans au jardin d’Éole des Block Parties visant à retrouver l’esprit des Free Jam de Dee Nasty au terrain de Stalingrad, en recouvrant de fresques l’intérieur du jardin. Il a aussi inventé le concept de galerie à ciel ouvert, GACO, posant des cadres sur les grafs muraux du parc. Les murs de la rue d’Aubervilliers, de la rue Riquet et de la rue du Département constituent donc une extension des terrains de foot et de basket du Jardin d’Éole. Depuis une dizaine d’années, il sont gérés bénévolement par Harvey Marshal, qui y place en résidence des artistes. Les prochains à venir sont Polar de Montpellier, Ojan et Chatnoir, tandis qu’un hommage devrait être rendu au breakdanceur défunt, Karim Barouche, par Noe2 et Reyz dans le jardin lui-même.

On s’tourne pas les pouces ! On se serre les coudes ! sous le pont de la rue Riquet © Sean Hart – photo © Gérald Sellier

Le cas du mur de la rue Ordener, adjacent à l’ancien spot SNCF Ground Countrol, est un peu différent. Longtemps utilisé par les groupes de tagueurs parisiens pour faire des « block letters », il ne serait pas vraiment « ouvert » (on parle de mur ouvert lorsqu’il est à peu près toléré de peindre dessus). Le graffeur et tagueur Weane, qui fait la couverture du dernier Paris Tonkar Magazine, explique : « C’est un mur d’enceinte de la SNCF, un mur ouvert mais dont la partie gauche est peinte régulièrement par les membres de nos groupes 3DT, CKT. Les gens le savent et ils respectent, mais on n’est pas à l’abri d’un type qui ne connaît rien et repasse les grafs ».

A la lisère entre graffiti et street art, le Secours populaire du passage Ramey a donné ses murs à recouvrir à une vingtaine d’artistes lors d’une collecte de fonds pour Haïti en juin 2018, dont Djalouz ink and painting, EZK, Fe_tavie, Jungle, Le CyKlop, Mister Pee, RAF URBAN, Toctoc ou Toqué Frères.

Enfin, ce qui frappe l’œil en profondeur pour qui traverse le pont de la rue Riquet, c’est l’inscription d’un message emblématique en grandes lettres noires sur fond blanc, contrastant avec les rails sombres : « On s’tourne pas les pouces ! On se serre les coudes ! ». Réalisée par Sean Hart pour unifier les bandes rivales des 18e et 19e, la fresque reprend la phrase d’un des participants à la résidence d’écriture organisée par l’association GFR.

AIGUISER L’IMAGINAIRE, à l’angle de la rue du département et de la la rue d’Aubervilliers – Sean Hart © 2017

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Graffiti ou street art ?

Le graffiti se distingue du street art, même si les premiers graffeurs apparaissent en même temps que les pochoiristes Blek le rat, Miss.tic, ainsi que Nemo, Jérôme Mesnager et Jef Aérosol. L’avantage du concept de street art, c’est d’englober une pluralité de pratiques qui ne se limite pas à l’usage de la bombe aérosol. « Le graffiti est le vrai street art : le reste c’est de la transposition de choses déjà existantes : pochoir, collage, muralisme, peinture politique, affiches de propagande, tracts dadas, qui ne sont pas du graffiti à la bombe », déclare Jay des BBC, pionnier du graffiti en France. Même critique de Jef Aérosol pour qui le « tiroir fourre-tout de l’art urbain » amène à confondre tag, graff, muralisme, art contextuel, street art, galeries, expos, street culture.

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