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Rencontre à Saint-Blaise avec SETH
pour une œuvre hommage à Zoo Project

Dans le quartier populaire de Saint-Blaise (Paris 20e), où les traces de l’ancien village de Charonne côtoient un grand ensemble sur dalle des années 70, une place a été rebaptisée en l’honneur de l’artiste défunt Zoo Project. C’est là, sur le mur d’un immeuble récent, que Julien Malland a peint un enfant assis sur un nuage. Rencontre, sous une chaleur accablante, avec un grand artiste urbain actuel, SETH le Globepainter.

Publié le 15 août 2019

42°C à l’ombre

Jeudi 27 juillet 2019, aux alentours de 17h30, il fait 42° à l’ombre. J’ai choisi le jour le plus chaud de l’histoire de Paris pour rencontrer Julien Seth Malland, dit le globepainter, sur la place transformée en fournaise qui fait l’angle entre la rue Saint-Blaise et la rue du Clos. C’est ici qu’il termine une fresque avec deux associés, sur le mur pignon d’un immeuble des années 2000. Il propose qu’on s’asseye la terrasse du café Le Saint-Blaise d’où le mur est visible, dans les clameurs des conversations échauffées par le climat, parmi les riverains acquis à sa cause. Nous sommes au cœur du Paris populaire, dans ce quartier marqué par l’urbanisme de dalle des années 70, avec ses deux tours de 1975 parmi les plus hautes de Paris (la tour Giralda de 105 mètres de haut et la tour Saint-Blaise de 90 mètres), à la lisière de l’ancien village de Charonne déjà largement boboïsé.

Depuis une vingtaine d’années, la ville et la région cherchent à rendre le quartier plus agréable, comme en témoigne une mini expo pédagogique sur « 10 ans de transformations urbaines » rue du Clos. Une maison des pratiques artistiques amateurs (MPAA) s’est installée rue Saint-Blaise en 2011, et maintenant un « wiki village factory ». C’est dans le cadre du grand projet de renouvellement urbain (GPRU) que la rue du Clos a aussi été agrandie jusqu’à la station de tramway Marie-de-Miribel, en vue de désenclaver la dalle. Fini le Saint-Blaise des cités grises, place à la couleur du street art. Ainsi, il y a cinq ans, une œuvre de Seth a été prévue dans le budget participatif du quartier sous l’égide, comme l’était le totem de Da Cruz aux Périchaux, de l’association Art Azoï avec qui Seth avait réalisé des personnages lévitant sur le belvédère du parc de Belleville en 2014.

Un enfant sur un nuage

Cette fois, il s’agissait de recouvrir le mur pignon d’un immeuble récent de la rue du Clos. Comme souvent, Seth peint un enfant qui semble fondu dans le contexte urbain. Ici, un garçon vu de dos regarde au-delà de son quartier, assis sur un nuage au sommet d’une échelle multicolore (pas encore achevée sur les photos ci-contre). Depuis 2014, le projet initial a un peu changé de forme, puisque la municipalité a renommé cette place en l’honneur de Bilal Berreni, alias Zoo Project, jeune et talentueux street artiste retrouvé assassiné à Détroit en juillet 2013. C’est en hommage à lui que Seth a conçu son personnage, sur les lieux mêmes où il vivait.

Alors que la température avoisine les 42 degrés et que l’air brûle aux yeux, la vie bat son plein sur la place et dans les rues alentours, les enfants jouent avec les fontaines, s’arrosent et certains riverains ont sorti de mini piscines gonflables où ils se rafraice. Pendant ce temps, derrière le jardin de la salamandre, au rez-de-chaussée d’un immeuble de la rue Courat perpendiculaire à une fresque de Kashink, MG La Bomba dessine à l’aérosol une tête de Viking, tandis que Parker, une figure mythique du tag parisien des années 90, se promène dans le coin en balançant quelque réparties de son cru.

Tagueur, graffiteur, street artist

Julien Malland s’est d’abord fait connaître sous le nom de SET dont il a modifié la graphie en SETH, en tant que tagueur et graffeur membre de groupes parisiens comme des CMP, puis il est devenu ce « globe painter » dont témoigne le titre de son premier ouvrage, un carnet de voyage très inspirant créé à partir d’un livre de comptes des années 30 qu’il a recouvert de ses croquis, grafs et calligraphies, sur le mode du palimpseste. Soit les périples d’un graffeur itinérant du Brésil au Japon, squattant les canapés de ses collègues dans l’idée de recouvrir les murs des villes qu’il traque jusque dans les terrains vagues et sous les bretelles d’autoroute… Globepainter, c’est aussi sous ce nom qu’il apparaît dans les documentaires en partie diffusées sur Canal+, entre 2009 et 2014, parmi les Nouveaux Explorateurs. Il a aussi édité un livre de référence dans l’histoire du graffiti, Kapital, qui, comme Paris Tonkar dans les années 1980, dresse une anthologie du tag et du graf francilien jusqu’en 2000.

Seth, qui a étudié aux Arts Décoratifs,  s’est spécialisé dans le dessin de personnages, en s’inspirant par exemple du style de Mode 2, Numéro 6, et surtout des mythiques jumeaux brésiliens Os Gemeos. Après avoir imité, il invente son propre style, esquissant des silhouettes ingénues, enfants qui fabriquent un téléphone avec du barbelé, jouent avec des masques, se fondent dans le paysage qu’ils contemplent. Seth s’adapte chaque fois à son environnement, intègre le mobilier urbain ou le détail du mur. On peut se projeter dans ses personnages. Car, à l’instar de Mono Gonzalez, il s’adresse en premier lieu à ceux qui vivent près de son œuvre, plutôt qu’à d’hypothétiques followers ou galeristes. Mono Gonzalez, ce chilien muraliste déjà actif à l’époque de Salvador Allende, lui a appris ce lien avec la communauté, en gardant à l’esprit la nécessité de faire un art pour le peuple. Toute cette tradition du muralisme latino-américain inspire Seth, aussi bien que des artistes français comme Ernest Pignon-Ernest, qui ont quitté les galeries pour investir la rue dans les années 70, après les affiches lacérées des Nouveaux Réalistes. Son inspiration lui vient aussi des films de Jacques Tati, des bandes dessinées d’Hugo Pratt, ou des mangas de Miyazaki. Bref, Seth incarne un art populaire, accessible, bien que toujours exigeant sur la forme et le contenu.

La polémique du Boulevard Paris 13

Aujourd’hui donc, le Globepainter fait partie de ces artistes internationaux sollicités en permanence pour investir les murs du monde entier, sans toutefois délaisser ceux de Paris. Dernier événement marquant : cette anamorphose qu’il a réalisée le long du boulevard Vincent-Auriol, dans le cadre du grand projet Boulevard Paris 13 organisé par la galerie Itinérrance, à la suite de la Tour Paris 13. L’idée ? Faire un musée à ciel ouvert en recouvrant les longues façades des HLM du boulevard Vincent Auriol, visibles depuis la ligne aérienne du métro 6, par des œuvres d’artistes aussi prestigieux que Shepard Fairey, dit Obey ou Vhils. La polémique est venue de l’architecte chargé de moderniser ces façades, Gilles Béguin, qui a déploré dans une tribune parue dans Le Monde s’être « senti agressé » par les œuvres d’art urbain, obtenant que la justice interdise toute autre création sur ces façades classées –  qui incarnent pourtant la version la plus malheureuse de l’urbanisme parisien.

Retour à Saint-Blaise. Pour réaliser la fresque de la rue du Clos, un projet complexe avec échafaudage et nacelle, l’étroitesse de la rue ne permettant pas de faire passer une machine, Julien Malland est accompagné d’Élie et Michel. L’opération a commencé deux jours plus tôt, lorsqu’ils ont préparé le mur. La veille ils ont peint le ciel bleu, le matin le personnage qu’ils s’apprêtent à finir, pour terminer l’ensemble le lendemain en dessinant l’échelle. Ensuite, Seth s’envolera pour Vienne et Copenhague où l’attendent d’autres façades d’envergure.

Il est 19h15, la température chute aux alentours de 40 degrés, le mur est encore chaud mais va bientôt devenir praticable. Il est temps pour Seth et ses deux acolytes de remonter sur l’échafaudage, tandis qu’une amatrice les prend en photo et que Parker continue à faire de l’esprit.

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