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Les Frigos, une histoire de l’art et de l’urbanisme à Paris

Les Frigos symbolisent tant de choses : le mythe de la ruche d’artistes, un ancien entrepôt frigorifique détourné de son usage par des occupants qui l’ont investi et transformé, un quartier mythique et sombre reconfiguré par une vaste opération d’urbanisme. A la veille des portes ouvertes des 26 et 27 mai 2019, retour sur une histoire dont le cours pourrait bientôt changer.

Publié le 18 mai 2019

Un étrange édifice

En passant rue Neuve-Tolbiac, on ne peut manquer la silhouette de ce qui semble une maison hantée, recouverte d’étranges dessins et couronnée d’un château d’eau. Dans ce bâtiment massif de cinq étages, les lourdes portes ouvrent sur d’anciennes pièces frigorifiques transformées en ateliers, auxquelles mènent des couloirs décorés, ici ou là, d’une épaisse superposition de tags et de graffs. Voici donc un lieu mythique de l’art à Paris, suspendu à son avenir et aux volontés de la mairie de Paris. Cette histoire est celle d’un faubourg industriel, une lisière désertée au sol strié de rails, peuplé seulement de quelques moulins et de halles métalliques. C’est aujourd’hui un espace loti d’immeubles de verre occupés par des banques, nouveau quartier d’affaires voulu par l’ancien maire du 13e Jacques Toubon, dont la métamorphose fut entamée par le projet de la bibliothèque Mitterrand conçu par Dominique Perrault.

Mais les Frigos racontent d’abord l’histoire d’artistes et d’artisans qui investissent un ancien entrepôt en béton. Ils attaquent les murs épais de 60 cm au marteau-piqueur pour percer les fenêtres, installent l’eau, l’électricité, bref, aménagent des ateliers. En s’appropriant ce nouveau lieu de travail, ils commencent à se parler et à former un village. Dans ce colosse indestructible, fort d’une résistance au sol de 7 tonnes par mètres carrés, la qualité première, l’isolation thermique, aura une conséquence idéale : une isolation phonique qui permettra aux sculpteurs et musiciens d’y exercer sans trop gêner les autres. En outre, les matériaux lourds et encombrants peuvent être acheminés grâce aux quais de débarquements toujours présents.

Un lieu de production, pas un squat

Dès l’origine, le lieu se caractérise par un mélange de disciplines aussi distinctes que la peinture, la sculpture, l’architecture, la photographie ou la musique, avec l’installation très tôt des studios Jazz à Paris, Luna Rossa où sont passés répéter des centaines de musiciens, et du mythique Studio WW, très connu du rock alternatif des années 70-80. Ensuite viendront l’Union des Musiciens de Jazz et l’atelier Urban Sax. Contrairement à une idée reçue, il n’y a jamais eu de squat aux Frigos, mais des locations à la SNCF, puis à la ville de Paris. C’est un lieu de production et de création qui réunit plus de 120 artistes, créateurs, entrepreneurs dans 80 ateliers qu’on peut visiter à l’occasion des portes ouvertes des 26 et 27 mai prochains. Voilà donc une cité d’artistes au sens où l’étaient le Bateau Lavoir à Montmartre et la Ruche du côté des anciens abattoirs de Vaugirard, quoique les Frigos regroupent en outre des artisans et des métiers d’art.

Ce sont toutes ces dimensions artistique, historique, urbanistique et sociale qu’incarnent les Frigos, une histoire aujourd’hui menacée par des relations tendues avec la mairie de Paris qui cherche à mieux encadrer ce lieu, dont elle a pris possession après la SNCF, puis Réseau ferré de France (RFF). Les accords consentis en 1985 ont été modifiés, les loyers sont harmonisés et revus à la hausse, au risque de faire partir les plus précaires. Les Frigos vont-ils devenir un de ces lieux sanctuarisés comme le 59 Rivoli ? « D’ici peu, un tiers des occupants sera mis à la porte pour n’aller nulle part », pronostique Jean-Paul Réti, à la tête de l’APLD (association pour le développement du 91 quai de la Gare dans l’est parisien). L’autre association du lieu, intitulée ALSF (association des locataires du site des Frigos), à laquelle adhèrent Éric de Saint-Chaffrey et France Mitrofanoff, tente de composer avec la ville de façon plus consensuelle. Toutes deux luttent pour défendre les intérêts du lieu.

98 ans d’histoire 

L’histoire des Frigos commence au début des années 1920 dans un quartier industriel composé d’entrepôts et de voies ferrées sous lesquelles passe cette rue Watt si appréciée de Raymond Queneau et de son ami Boris Vian, qui en fit une chanson décrivant « une rue bordée de colonnes / où y a jamais personne / y a simplement en l’air / des voies de chemin de fer ». Elle apparaît aussi dans Brouillard au pont de Tolbiac, de Léo Malet illustré par Tardi, ou au début du Doulos, film policier de Jean-Pierre Melville. Les entrepôts frigorifiques sont construits en 1921 pour approvisionner les halles en produits frais par le biais de la compagnie ferroviaire Paris-Orléans. Les trains s’engouffrent alors dans cette gare frigorifique baptisée Paris – Ivry. On peut toujours admirer, le long des couloirs, les tuyauteries rouillées (comme au plafond de l’atelier de Pascal Margat) et un château d’eau qui couronne la cage d’escalier. Des rails étaient fixés au plafond à la manière d’un téléphérique, pour convoyer les denrées.

Lorsque les premiers occupants sont arrivés, l’opération urbanistique Seine Rive Gauche n’avait pas encore remodelé le quartier qui apparaissait tel que dans les années 20, assez désert et seulement peuplé par la halle Freyssinet, les Grands Moulins, la halle aux farines, et un hôtel routier. Les toits des Grands Moulins étaient recouverts du mil recraché par quelques ventilateurs, au grand bonheur des pigeons, se rappelle Jean-Paul Réti. L’autre côté de la Seine était alors occupé par les anciens entrepôts des producteurs de vin de Bercy-Charenton, qui ont subi une transformation plus légère, dans la mesure où les jardins ont été transformés en parc et certains chais conservés.

C’est cette zone périurbaine que découvrent les premiers locataires à la fin des années 1970, parmi lesquels Jacques Rémus : « A l’époque, une quinzaine de locaux, d’entrepôts, d’ateliers et de lieux artistiques étaient déjà loués. Des photos du studio WW montrent des murs et des escaliers sans graffs ni tags. En 1985, par l’intermédiaire d’une agence contractuelle de la SNCF, la totalité des lieux a été louée en 2 ou 3 mois. C’était aussi un lieu de tournage et de fêtes qui ont laissé des traces dans les mémoires des participants ! »France Mitrofanoff, dont l’atelier du 5e étage était l’un des seuls pourvu de fenêtres car il accueillait la cantine des Frigos, se souvient aussi : « Quand je suis arrivé à la fin des années 80, c’était un paquebot au milieu d’un no man’s land réunissant des gens arrivés suite à des petites annonces, petits artisans et petites entreprises qui avaient besoin de surface. Ce bâtiment, détourné de sa fonction d’origine, a eu des résultats étonnants. »

Les artistes des Frigos

Il y a bien trop d’artistes aux Frigos pour pouvoir tenter d’en donner un résumé, pas plus qu’une citation exhaustive. Les dénombrer est déjà un défi : il y aurait 80 ateliers et 120 créateurs dont on imagine la diversité des profils : céramistes, comédiens, costumiers, plasticiens, réalisateurs, sculpteurs, webmasters… La liste peut être trouvée sur le nouveau site www.les-frigos.fr réalisé par Antoine Lippens, lui-même photographe aux Frigos et créateur occasionnel de sites web. Et encore, il n’en recense que 64 sur au moins deux fois ce chiffre, tout le monde n’ayant pas une œuvre à présenter. Sans compter ceux qui ne sont plus là, comme René Ach, sculpteur emblématique aux lunettes en fil de fer figurant dans le documentaire 91 quai de la gare, tourné en 1992 et réalisé par Dominique Mallen et Norbert Liard, qui permet de saisir l’ambiance de cette occupation et comment s’est créé un village de créateurs, chacun ayant fait émerger des gravats son propre espace de travail. Entre autres films, on peut également citer celui réalisé par Anne-Valérie Jara, La vie aux Frigos de Paris, dans le cadre de ses études à la Femis.

Il y a cette visite à 360° d’une quinzaine d’ateliers réalisée par le fils d’un ancien locataire, Jonathan Schnepp (PlayCam Productions) qui s’apprête à survoler les Frigos avec un drone. On y découvre notamment les studios de Daniel Rufo, Nicole Fellous, Bénédicte Dussère. L’espace de L’Aiguillage tient à la fois de lieu d’exposition et de cantine, tandis que l’association théâtrale Les Voûtes propose des performances et des expositions.

Un livre fut aussi édité à l’initiative de France Mitrofanoff pour les portes ouvertes 2013, Les Frigos, la factory du 13e. Elle est allée voir la Caisse des Dépôts, la Semapa et la mairie du 13e, pour financer cet ouvrage illustré par Jean-Michel Labat, lui-même résidant du lieu qui a pris en photo la plupart des locataires des Frigos. 

On n’a pas cité les peintres Sacha Schwarz, Guillaume, Jean-Pierre Formica, Mireille Cambau. Quant à l’affichiste Paella (ex Paella Chimicos, anagramme de son nom Michel Palacio), il occupe avec Marianne Chanel et Pascal Margat, qui réalise cette année le flyer des portes ouvertes, un même vaste espace divisé en 4 ateliers, leur ami Dominique Larrivaz étant défunt. Travaillent également ici Shadee K, street artiste connu pour ses collages de nounours, Claus Velte qui réalise des sculptures pour le Musée Grévin, Simon Cloquet-Lafollye (dit Human), créateur de bandes-son pour l’industrie de la pub et du cinéma. Parmi ces artistes, certains créateurs sont particulièrement originaux, à l’instar de Paolo Calia dont l’atelier est une folie baroque extraordinaire, les ateliers Stéphane Gérard qui ont modélisé une partie de la réplique de la grotte Chauvet, ou Jacques Rémus, inventeur de machines sonores comme cette caméra musicale, « interface gestuelle non haptique » permettant de jouer du piano dans le vide de la même façon que le thérémine.

Les portes ouvertes sont le seul moment de l’année où la plupart de ces artistes, ceux du moins qui ont quelque chose à montrer au public (ce qui exclut par exemple les architectes travaillant sur ordinateur), ouvrent leur portes et font voir leur travail. Certains vendent alors leur production, d’autres discutent avec les visiteurs dont la composition a évolué, selon Jean-Paul Réti, sculpteur « arbriste » qui représente des paysages vus de haut : « Avant les gens venaient pour le travail, maintenant ils viennent pour le lieu, les graffitis, la cantine davantage que pour les ateliers. On trouve moins de collectionneurs. A cause du web, la population a changé : ce sont des lycéens, des grands-parents avec leurs petits-enfants et des couples intéressés par le street art. » De fait, nombreux sont les visiteurs à s’émerveiller de ce palimpseste de graffitis recouvrant les couloirs, le grand escalier intérieur ou les murs extérieurs. 

L’opération Seine Rive Gauche

C’est peu dire que l’opération Paris Rive Gauche à métamorphosé le quartier, à travers un chantier d’une telle ampleur que son seul équivalent actuel pourrait être le « projet Paris nord-est », sur les zones ferroviaires réhabilitées de Chapelle International, Chapelle Charbon ou Rosa Parks.

Aujourd’hui, les Grands Moulins et leur halle aux farines, bâtiments classés au répertoire des monuments historiques, accueillent la faculté Diderot Paris VII qui a quitté Jussieu suite au désamiantage. Les Grands Moulins ont été refaits de l’intérieur par Rudy Ricciotti, tandis que l’Agence Nicolas Michelin a réhabilité la halle aux farines. La halle Freyssinet accueille désormais la station F de Xavier Niel et ses start-ups. L’hôtel routier a été remplacé par un bar chicha et la grande bibliothèque a surgi, tout comme un ensemble de buildings miroitants accueillant Natixis, Accenture ou les éditions Flammarion, tandis que la nouvelle rue Louise Weiss s’est nantie de galeries d’art contemporain. Enfin s’est dessiné un parc souscrivant à l’esthétique actuelle des jardins parisiens et doté d’une passerelle japonisante.

La SEMAPA a aménagé les 130 hectares de cette opération d’aménagement, longue bande de territoire bordant la Seine depuis la Gare d’Austerlitz et qui s’élargit à mesure qu’elle remonte vers Ivry. La maquette du projet est exposée dans l’ancienne maison du directeur de l’usine à air comprimé, qu’occupe l’école d’architecture Paris-Val de Seine. La Zac Rive Gauche est divisée en 4 parties dont la plus méridionale, le nouveau quartier Bruneseau, n’est pas encore finalisée. Cet aménagement a justement fait l’objet d’une exposition au Pavillon de l’Arsenal, résultat de l’appel à projets visant à « inventer la pièce urbaine qui reliera Paris à Ivry-sur-Seine ». Il est prévu d’y construire trois gratte-ciels dont une tour de logements de 180 mètres à 15 000 euros le mètre carré, à laquelle Jean-Paul Réti a manifesté son hostilité en tenant une pancarte explicite lors du vernissage de l’exposition.

Quand cette parcelle sera achevée, il ne restera quasiment plus rien de l’ancienne zone qui plaisait tant à Queneau et consorts. La rue Watt a elle-même été refaite, soutenue par des pylônes lumineux, et elle accueillera bientôt des commerces. Gageons que les Frigos perdureront grâce à la volonté de certains occupants et au soutien d’une partie de la population. Pour que toujours se dresse cet étrange édifice, dont l’âme et le corps s’inscrivent si nettement dans le paysage du 13e arrondissement de Paris.

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