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Cabaret Culture Rapide :
le Belleville de Pilote le Hot

En 2006, Pilote le Hot a installé son bar slam au coin de la rue de Belleville et de la rue Julien Lacroix, à la lisière des 19e et 20e arrondissements. Il déploie sa terrasse et son jardin partagé sur la place Fréhel, haut lieu du street art parisien depuis les années 80.

Publié le 28 avril 2018

L’initiateur du slam en France

Pilote le Hot est une légende du slam en France. Attention, entendons-nous sur le mot slam car l’ex-keupon qui a créé « Slam production » est extrêmement pointilleux quant à son usage et à son interprétation. Il ne tolère qu’un seul emploi du mot, dans son sens strictement étymologique, voire canal historique, tel que l’a défini son inventeur Marc Smith à Chicago en 1986. Rappel pour les ignares : slam vient de schelem, il s’agit d’un tournoi de poésie, il n’y a donc de slameur que lorsqu’il y a tournoi de poésie. On ne slame pas ailleurs que sur une scène slam, c’est-à-dire ni dans la rue ni sur une scène de concert, auquel cas il y a selon lui trahison non seulement du mot, mais surtout de l’esprit de cette pratique populaire. Slamer n’est pas synonyme de scander un poème, slamer c’est participer à un tournoi de poésie. Quand bien même il est loin d’employer à bon escient la plupart des mots de la langue française – comme tout un chacun -, Pilote le Hot est donc inflexible là-dessus. Vous êtes prévenus… Dans les années 90, je voyais parfois Pilote le Hot dans le métro, non pas slamer mais déclamer du rap a cappella, boaster ou toaster parmi les voyageurs. Il habitait alors un petit appartement à Belleville, lui qui avait quitté la maison familiale d’Aubervilliers vers ses quatorze ans pour aller crécher de squat en squat – à Paris intra muros. Pilote a donc connu le quartier à cette époque, pas le Belleville actuel gagné par une gentrification à laquelle il dit « participer tout en la freinant », mais le Belleville des années 80 et 90, populaire et sale, avec ses squats où l’on dealait de l’héroïne.

Le cabaret Culture Rapide naît en 2006

Cela fait maintenant 12 ans que Pilote le Hot a installé son bar slam, son « cabaret populaire » baptisé Culture rapide, au coin de la rue de Belleville et de la rue Julien Lacroix. Soit à la lisière entre les 19e et 20e arrondissements. Il habite lui-même un petit peu plus haut de la rue Belleville, également côté 20e. En 2006, il crée donc son cabaret qu’il fait décorer par des artistes de passage, intérieur rouge de bric et de broc avec des tables ornées de pochoirs de Rimbaud. Puis il achète le rez-de-chaussée mitoyen pour y installer sa structure, Slam Productions qui organise la Coupe du Monde de slam-poésie et un Grand Slam national. Dans le local grouillant de matériel, notamment d’affiches et de flyers à l’effigie du festival, Pilote et des bénévoles s’activent à la préparation de l’événement qui, après avoir été accueilli à Bobigny, a lieu en mai dans plusieurs lieux du quartier Belleville, dont la place Fréhel. Depuis sa création, Pilote a voulu que son bar soit une « maison des poètes » à la programmation quotidienne. On vient par exemple pour la scène slam qu’il anime tous les mardis soirs depuis 12 ans. Quiconque peut venir réciter un texte a cappella, 3 minutes durant, sans costume ni musique, chaque poète étant noté par trois personnes du public brandissant un panneau avec une note de 1 à 10. Le tournoi obéit certes à des règles strictes, mais ça se passe dans la bonne humeur, un poème dit valant un verre offert. Il y a aussi des scènes de spoken word en anglais tous les mercredis, des projections de cinéma, ou une scène ouverte à la musique et à la poésie, le lundi notamment (voir le programme).

Un artiste de passage

Intrigué par le fait que je prenne des photos, un personnage se présente à moi. Alireza Kishipour a conçu deux œuvres sur la place Fréhel. Il a réalisé en ciment une main empoignant une plume métallique, symbole prémonitoire selon lui de la tuerie de Charlie Hebdo survenue quelques jours après. C’est lui aussi qui a fixé les six lettres en métal rouillé du mot « poésie » sur le mur, quelques mètres en dessous de l’installation de Ben créée en 1993 et comme prémonitoire, elle aussi, de l’arrivée d’un café poétique 13 ans après. Mais il n’y a pas toujours été écrit « Il faut se méfier des mots » sur ce tableau noir tenu par deux ouvriers suspendus… Sur la photo ci-contre, prise  en 1988, on lit : « N’importe qui peut avoir une idée ». Qui se souvient que cette place est née de la construction du tunnel de la ligne 11 qui avait détruit les immeubles de la rue ? Il y a trente ans, en plus de l’oeuvre de Ben, la place comptait déjà au moins trois autres œuvres d’art : la gigantesque fresque de Jean Le Gac avec un détective loupe à la main, un cône de Marie Bourget complétant une oeuvre optique conçue en 1988 par Jean-Max Albert. Vue d’un certain point un peu en amont de la rue, elle dévoile la forme d’un carré en perspective. De nouvelles fresques se sont multipliées depuis au cœur de ce « jardin artistique partagé », notamment des graffitis, comme on le voit dans ce portfolio sonore.

Le village de Belleville

Le quartier de Belleville n’échappe pas à l’esprit parisien de village – qui n’est qu’un autre de nom du communautarisme. Comme les fidèles de la Commune de Montmartre, ceux du vieux Belleville revendiquent aussi un esprit de commune. Ils ont à cœur de se remémorer l’immeuble où serait née Édith Piaf, selon la légende, au numéro 72 de la rue de Belleville, ou de s’enorgueillir qu’on ait donné le nom d’un carrefour à la chanteuse Fréhel. Mais cela n’intéresse pas Pilote qui définit paradoxalement Belleville comme son quartier dont il refuse de sortir. Lui a créé son propre village, avec sa terrasse et son bar fréquentés, reconnait-il, par des bobos. Pourtant, si les jeunes des deux cités voisines ne viennent pas à Culture rapide, ça reste un lieu populaire. La terrasse de la place Fréhel est ouverte à tout le monde, artistes de passage et enfants jardiniers. C’est devenu un « jardin artistique partagé », un assemblage de bric et de broc qui semble le prolongement de la décoration intérieure du café. Avec cette idée, empruntée au slam, d’une « scène ouverte ouverte au street art et au jardinage ». Yes man !

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