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L’art urbain dans le 15ème arrondissement

Publié le 27 juillet 2018

Écrire un dossier sur l’art urbain dans le 15e est une entreprise stimulante. Un peu contrariante aussi. Car dès le départ, une évidence s’impose : le 15e n’est pas un arrondissement de street art. Davantage, certes, que le 16e mais bien moins que les abords de Belleville, du canal Saint-Martin et maintenant du Marais dont quelques murs régulièrement recouverts par des artistes sont devenus des palimpsestes urbains. Pourtant, lorsqu’on se penche sur le sujet, le 15e recèle bien plus d’œuvres qu’on ne pourrait l’imaginer.

Il convient d’abord de lever une confusion : l’art urbain ne s’apparente pas au tag, lui-même distinct du graffiti, et il recouvre une grande variété d’œuvres et de moyens d’expression : trompe-l’œil, mosaïques, fresques abstraites, figuratives ou symbolistes, ainsi que quelques graffitis et des signatures plus discrètes.

trompe l’œil 148 rue de la Croix Nivert « Le Bestiaire » de Ph. de Lanouvelle et B. de Renty 1996 par J Barret

Brève histoire de l’art urbain

Tout part de la nuit des temps. On serait tentés de mentionner les peintures rupestres ou les silhouettes dessinées sur les grottes de Lascaux, les inscriptions de bagnards ou les noms d’amoureux gravés au canif sur l’écorce d’un arbre ; les graffiti de mai soixante-huit, les messages politiques ou les slogans humoristiques ; les peintures italiennes sur les murs de cloîtres, qui ouvrent la perspective et dessinent des horizons, le toit de la Chapelle Sixtine peint par Michel Ange.

Le traditionnel trompe-l’œil est devenu un art à part entière depuis l’invention de la perspective et du nombre d’or. Le 15e en compte quelques beaux exemples, comme cet homme suspendu à la fenêtre de son appartement, 14 rue Castagnary, ou ce trompe-l’œil impressionniste rue Brancion, qui représente une rue de Paris sous la pluie. Certains passent même inaperçus, à l’image de cette fresque de Gibert, 141 rue Lecourbe, dont le haut mur reflète l’ombre de l’arbre qui le dissimule en partie. D’autres, au contraire, sont immanquables comme cette coupe transversale d’un immeuble de la rue de la Croix Nivert, Le Bestiaire des architectes Philippe de Lanouvelle et Baudouin de Renty. Mais il y a aussi des œuvres abstraites, cette fresque de Jean Miotte avenue Émile Zola, ou Le messager de Juan Luis Cousino, rue de l’amiral Roussin, un entrelacs de trapèzes aux couleurs fondamentales, où apparaît aussi bien une tête de messager qu’une main tendue agrippant une flamme, comme la statue de la Liberté.

Mais au-delà des grandes fresques et des procédés visuels d’anamorphose, c’est par le détour de la culture urbaine, telle qu’elle apparaît avec le mouvement hip-hop à la fin des années 70 à New York, rassemblant les disciplines d’une nouvelle esthétique dont fait partie le graffiti, que l’art urbain a émergé à Paris. Le graffiti new-yorkais, à son origine, cherche à embellir la ville et à rendre des couleurs aux ghettos du Bronx et de Harlem. Lorsque le mouvement arrive à Paris, on distingue le tag, qui n’est qu’une signature, des graffitis qui consistent à peindre à la bombe aérosol des lettres et des personnages. Les lettrages sont de différentes sortes : il y a des flops (lettres rondes), des block letters (lettres carrées), un style classique new-yorkais merveilleusement illustré par un livre fondateur : Subway Art de Marta Cooper (1984) qui a influencé nombre de graffeurs des années 80 et 90, dont Da Cruz. C’est lui qui a été chargé, à la suite du budget participatif, de repeindre un mur de 50 mètres du grand ensemble des Périchaux, une de ces barres qui bordent la petite ceinture, entre les maréchaux et le théâtre Monfort. Il en fait un « totem urbain », avec son style pictural marqué par l’influence de l’art précolombien et du graffiti classique.

La naissance de l’art urbain en France, au début des années 80, est marquée par une coïncidence : la rencontre entre cette nouvelle génération inspirée par le graffiti new-yorkais et les premiers « muralistes » parisiens dont les œuvres procèdent d’une histoire de l’art plus académique, à l’image de Némo, qui dessine des silhouettes noires au chapeau dotées d’un ballon ou d’un parapluie rouge, ou de Jérôme Mesnager, l’auteur de « l’homme blanc », une silhouette musculeuse et bulbeuse qui hante les rues de la capitale. Ces deux précurseurs ont inspiré de nombreux peintres de rue, par exemple Philippe Hérard dont les bonshommes en papier journal collé sur les murs, suspendus ou entourés de bouées rouges et blanches, sont immédiatement identifiables. On peut citer aussi, dès l’origine, les pochoiristes Miss Tic, Ernest Pignon Ernest connu pour son portrait stylisé de Rimbaud, ou Jef Aérosol qui fait surgir des murs parisiens des portraits de personnalités, comme aujourd’hui Salvador Dali face à l’église Saint-Merri (4e).

De la rue aux galeries

Le Portugais Vhils, actuellement à l’affiche de deux expositions à Paris, au 104 et à la galerie Magda Danyscz, illustre ce dialogue entre plusieurs générations d’artistes. Son travail actuel sollicitant des structures en béton moulées dans du polystyrène ou des affiches déchirées, il a récemment fait la rencontre de Jacques Villeglé, créateur avec Raymond Hains dans les années 50 du procédé de l’affiche lacérée qui touchait au sens de la vie quotidienne. C’est parfois une vision surréaliste de la ville, propice au hasard et à l’accident, que reprennent à leur compte ces artistes urbains, à l’instar de Ladamenrouge qui crée une œuvre en complétant une lézarde dans un mur.

Parmi les artistes venus du tag et du graffiti, il y a ceux qui dessinent leur nom en lettres colorées et ceux, comme Zeus et Space Invader, qui font basculer l’art urbain dans une veine conceptuelle. Space Invader, devenu mondialement connu, détourne un des premiers jeux vidéos en collant sur les murs des mosaïques de vaisseaux spatiaux qui finissent par s’y fondre. Ses œuvres sont visibles aux quatre coins de la planète et il a inspiré nombre d’artistes, comme A2 ou Gzup, visibles comme lui dans le 15e. Zeus dessine l’ombre portée sur la ville des panneaux de signalisation, entraînant d’autres artistes dans son sillage, comme Clet Abraham qui détourne les sens interdits de manière ludique, en y ajoutant une silhouette espiègle ou un cœur. L’enjeu est, comme à l’origine du graffiti new-yorkais, d’embellir la ville. Les piliers de métro sont des emplacements de choix pour les poseurs d’icônes, comme celle de A2 sur une pile de la station Motte Piquet ou ce Space Invader sur le Pont de Bir Hakeim. Une fois l’œuvre fixée sur un mur, il arrive souvent qu’elle en attire d’autres, comme dans le 15e Gzulp le poulpe accolé à une fresque de Jean Miotte ou, ailleurs, au Module de Zheer. L’art urbain s’agrège ainsi sous forme de compositions hétérogènes sur des pans de la ville. Cela prend de la valeur et, depuis une quinzaine d’années, les artistes de rue entrent au musée. Quand jadis les galeristes ne voyaient pas l’intérêt d’exposer une œuvre visible dans la rue dans la mesure où elle s’y trouvait déjà, ils se félicitent maintenant d’accrocher aux cimaises ce qui s’affiche sur le ciment.

Aujourd’hui, un marché s’est créé. L’art urbain est à la mode et de nouveaux venus s’en emparent. Certains d’entre eux n’ont jamais peint dans la rue, leur médium est numérique. S’ils réalisent certaines œuvres urbaines, sachant qu’elles disparaîtront bientôt, c’est pour les fixer sur une photo qu’ils partageront sur les réseaux sociaux, Instagram par exemple. Il y a un monde entre Da Cruz, qui investit la rue depuis 30 ans, et Dein.tm qui a commencé il y a à peine plus d’un an. Incarnant cette nouvelle génération d’artistes plus virtuels que réels, cet habitant du 15e s’approprie le mot Love pour détourner des logos de marques en attendant qu’elles le sollicitent pour une campagne publicitaire. Cette démarche est aux antipodes de celle l’artiste parisien Ludo qui cherche à « pirater les logos omniprésents » dans le sillage de Zeus, « serial pub killer », qui se livrait jadis à des rapts de personnages publicitaires, en découpant leurs silhouettes dans des panneaux.

Les œuvres visibles dans le 15e

S’il est question d’évoquer l’art urbain dans le 15e, comment ne pas citer une nouvelle fois Vhils, dont la renommée mondiale est équivalente à celle du Français JR ? Vhils avait été choisi lors de la Nuit Blanche 2014 pour graver trois portraits sur les murs pignons de bâtiments de l’hôpital Necker. Il illustre deux modalités successives de l’art de rue : d’abord le côté vandale du jeune graffeur lisboète. Puis, après être passé par la London School of Arts, une nouvelle manière de travailler sur une nouvelle matière, en sculptant au burin ou à l’explosif des murs dont il fait ressortir des visages en relief. Il crée de l’art in situ pour faire surgir l’humain de l’urbain. « Il a débuté sur la scène vandale, en faisant des trains à Lisbonne, puis il a fait ses études à Londres et a basculé dans l’art contemporain. De toute façon, ce que l’on fait c’est de l’art populaire contemporain », commente Da Cruz.

Après une apparente fin de non-recevoir, petit à petit, l’art semble se manifester sur les murs de l’arrondissement et on découvre chaque jour de nouvelles choses. Da Cruz aux Périchaux, Vhils à Necker pour les plus monumentaux. Mais pas seulement. C’est tout à la fin, par exemple, qu’on posera l’œil sur la joyeuse fresque d’Hervé Di Rosa, inventeur de l’art modeste, dans une fresque 96 rue d’Alleray. Quelques mètres plus loin, d’ailleurs, au 14 rue Castagnary, il y a la splendide fresque de l’homme suspendu.

Certaines des œuvres visibles dans l’arrondissement sont très anciennes, comme celle d’Emmanuel Kerner posée sur la façade d’un concessionnaire Renault boulevard de Grenelle. D’autres datent même de la construction de l’immeuble lui-même, à l’image de cette mosaïque discrète de 1978 rue Cépré.

Double page sur les oeuvres street art du 15e

A chacun son parcours

Au fil de notre enquête se sont dessinés des itinéraires qui ressemblaient à des axes naturels. Par exemple celui qui aurait longé la ligne du métro aérien qui fut longtemps un terrain de jeu pour les graffeurs, puisque ces façades sont visibles des voyageurs. On partirait de Pasteur pour déboucher sur le Pont de Bir Hakeim dont une pile est opportunément recouverte d’une mosaïque d’Invader. Au-dessus d’un bar qui fait l’angle du boulevard Garibaldi avec la rue Jean Daudin, Le Module de Zheer a inscrit son logo étrange. Juste à côté, le street artiste Gzup a posé sa pieuvre en version Dark Vador. En revanche au Palais Royal, Daniel Buren a refusé la résonnance entre ses propres colonnes et celles du Module de Zheer, au regret de Jean Faucheur, artiste pionnier de l’art mural qui dialogue avec la nouvelle génération du street art.

Un autre chemin partirait de la fresque Paris-Berlin, là où le pont de la voie ferrée passe sur le boulevard Lefebvre (dans les années 2000, des tableaux avaient été installés sous ce pont), pour se diriger vers la gare Montparnasse, dans le grand hall de laquelle les voyageurs passent sans voir deux peintures murales de Victor Vasarely (1971). En longeant la voie ferrée, on passerait devant les fresques recouvertes de la rue Jacques Baudry, lorsqu’elle rejoint la rue Castagnary, puis devant l’homme suspendu, avant de découvrir ce qu’il reste de la palissade du musée de la Poste, où s’effacent les fresques de l’artiste calligraphe Tarek Benaoum représentant des portraits de postiers au fil des âges.

Du pont du boulevard Lefebvre, on peut suivre la petite ceinture jusqu’au parc André Citroën, qu’une voie de RER recouvre latéralement. Si la fresque Paris-Berlin n’est pas d’une folle réussite, les 12 graffeurs français et allemands comme Djalouz, Lenz et Rolf Rolfe ont recouvrent un mur de 70 mètres en très mauvais état mis à disposition par Paris Habitat en août 2017. En revanche, le mur des Périchaux confié à Da Cruz, visible de loin, semble un totem précolombien aux masques joyeusement assemblés. Sur le sentier prolongeant la petite ceinture depuis parc Georges Brassens vers Balard, on découvre une œuvre en deux pans d’Aki Kuroda, un artiste japonais vivant à Paris, créateur de décors pour le théâtre et l’opéra.

Enfin, on peut se contenter de flâner autour de l’hôpital Necker, où se côtoient deux œuvres immenses : la tour de Keith Haring (1987) et les trois portraits de Vhils (2014). Au 129 rue de Vaugirard, sur un mur écaillé du tabac Falguière, le trompe l’œil du peintre Jacques Joos est incroyable de minutie et d’évocation poétique. Ici aussi, un homme est suspendu par un autre à une fenêtre ouverte, assis sur une roue du temps. Cette rue de Vaugirard est fertile en fresques… Côté 6e, on y admire une œuvre étonnante du groupe Monkey Bird, sur la façade de l’hôtel Louison. Quant à prendre l’embranchement de la rue Blomet, elle mène au bal éponyme décoré par trois artistes urbains : Andrew Wallas, Renald Zapata et Softwix.

À la fin, les réalisations murales sont si nombreuses dans le 15e que chacun peut se créer son propre parcours. Car cette traque de l’inaperçu est sans fin, comme une chasse aux œufs de Pâques qui aurait la ville pour terrain.

3 questions à Da Cruz

Marqué à douze ans par la sortie du livre Subway Art qu’il reçoit comme une « déflagration », Da Cruz forge son style lors de voyages en Amérique Latine. Le 17 mai, après trois semaines de présence, il mettait la dernière main avec son équipe à l’immense fresque de la rue des Périchaux, une façade de 50 mètres de haut avec deux cheminées comme des antennes à ce « totem » urbain. Un projet voté en 2015 dans le cadre du budget participatif du quartier.

Comment les riverains ont-ils réagi à votre fresque ?
Entre les premières lignes noires qui apparaissent sur le mur et maintenant, on a pu voir les réactions évoluer. Les habitants du 15e ne sont pas habitués à voir des fresques massives. Mais l’intérêt de ce projet était aussi de venir ouvrir une voie, un peu comme une piste à la montagne. Au début certaines réactions étaient mitigées, mais progressivement, lorsque les couleurs sont apparues, elles ont été bien meilleures.

Comment se sont déroulées ces trois semaines de travail ?
J’ai pris ça comme un challenge personnel, c’est une aventure. Je doublais la surface record que j’avais faite, un mur de 24 mètres quai de Valmy pour la marque Diesel et qui n’était resté peint qu’une semaine. Il y a un aspect artistique, mais aussi un aspect sportif : c’est physique. Je peignais sur une nacelle qui était suspendue, il fallait se concentrer sur la fresque pour ne pas avoir le vertige.

Comment voyez-vous la mode actuelle de l’art urbain ?
Aujourd’hui, tout le monde s’engouffre dans le street art car un marché s’est créé. Des gens qui n’avaient même pas posé un sticker, un tag, ou quelque chose dans la rue débarquent et se revendiquent du mouvement. Certains se moquent qu’il y ait ou non un ancrage urbain, ce qui leur importe c’est qu’il y ait un esprit urbain. L’art urbain est devenu une culture contemporaine, il y a une vague de fond mondiale, pour le meilleur et pour le pire.

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