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ZLOTY, le premier street artiste au monde

 

Mardi 22 octobre, sur les coups de midi, Gérard Zlotykamien dit Zloty terminait une fresque colorée dans le 13e. Rencontre avec celui que sa galerie présente comme le premier street artist au monde.

Publié le 26 décembre 2019

Une fin de matinée automnale dans une rue du 13e arrondissement au nom pittoresque, la rue du Dessous-des-Berges. Nous sommes à la lisière du nouveau quartier Seine Rive Gauche où la galerie MathGoth, mot-valise construit avec les prénoms de ses créateurs Mathilde et Gauthier Jourdain, expose les œuvres « éphémères » de Zloty, selon une appellation chère à l’artiste qui avait ainsi baptisé la plupart de ses expositions précédentes. On dit de Gérard Zlotykamien qu’il serait le premier artiste urbain au sens actuel du mot, puisqu’il aurait investit la rue peu de temps avant Ernest Pignon-Ernest. L’art urbain, bien sûr, cela peut désigner l’art des cathédrales, le muralisme mexicain, ou n’importe quelle inscription dans la rue. Mais tel qu’on le conçoit aujourd’hui à la suite des pochoirs de Blek le rat et Miss Tic, des graffitis de Bando et des BBC, c’est une forme d’art qui est faite directement dans la rue. C’est d’autant plus marquant que Zloty est l’un des premiers à utiliser la bombe aérosol comme moyen d’expression, en détournant l’outil de son usage industriel.

Selon la légende, c’est en 1963 en Angleterre que Gérard Zlotykamien pose sa première figure à la bombe sur un mur, après avoir exposé pour la première fois en 1958. Depuis, il n’aurait jamais cessé de peindre dans la rue, dans des terrains vagues, sur des encombrants ces figures fantomatiques comme rescapées des camps ou victimes des catastrophes nucléaires, qui rappellent le travail de mémoire de Christian Boltanski. L’exposition de la galerie Mathgoth dévoile aussi une influence de Miro ou Dubuffet, même s’il y a une réelle volonté de figuration chez Zloty. Les « éphémères » sont donc des choses destinées à être jetées, par exemple des palissades, des poubelles, ou des supports plus classiques comme des toiles en lin brut. Tout cela traduit une vision de l’humain rapiécé, rafistolé, ficelé. A l’ère des tueries de masse, l’artiste reproduit dans la rue des silhouettes pour faire exister les victimes. « Ephémère (…) il s’agit de la situation de l’homme, de la relativité qu’il représente dans l’univers, un fétu de paille, rien de plus, victime permanente et innocente d’un monde en faillite », écrit Henry Galy-Carles dans Les lettres françaises. C’est aussi le nom qu’on donne aux insectes qui ne vivent que quelques heures une fois les larves écloses, et qui sont d’ailleurs en voie de disparition aujourd’hui du fait de la pollution chimique et lumineuse.

Bombe aérosol et complet de velours

En cette fin 2019, le carton de l’exposition de la galerie Mathgoth utilise une photo mythique : Zloty en complet de velours marron, un attaché-case au bras dans lequel il range ses bombes, dessinant une silhouette sur le rideau de fer d’une librairie appelée Graffiti. Sur un autre cliché, il discute avec un agent de police. Cet homme qui ressemble à un Français moyen, loin de l’imagerie du graffeur en streetwear, serait donc le premier artiste de rue au monde. Certaines photos montrent Zloty à côté du « trou » des Halles, le chantier du forum à venir où demeurent encore visibles quelques vestiges des halles métalliques de Baltard.

Ce mardi 22 octobre 2019, la galerie organisait un événement concomitant à son exposition : avec l’accord de Paris Habitat, bailleur social Parisien, Zloty réalisait une fresque sur un grand mur pignon donnant dans un square du 13e, cette fois au rouleau et à l’acrylique. C’est la première fresque monumentale de l’artiste destinée à être pérenne. Depuis la galerie Mathgoth, on emprunte la mythique et souterraine rue Watt, pour parvenir au 44 rue du Dessous-des-Berges, nom poétique indiquant la proximité des berges de la Seine. Sur place, quelques curieux et deux peintres croisés lors de précédents reportages sur le street art à Paris : Eddy qui aidait Julien SETH Malland lors de son hommage à Bilal Berreni à Saint-Blaise à l’été 2019, et Michel qui faisait partie de l’équipe de réalisation de la fresque de Da Cruz aux Périchaux en mai 2018. Michel, présent malgré son pied cassé et ses béquilles, prendra le relais d’Eddy sur la nacelle, pour épauler Zloty.

Une œuvre pour les enfants

Dès que la nacelle touche le sol, je tends mon micro à Gérard Zlotikamien qui répond de bon cœur. Il découvre en même temps que moi son travail en prenant un peu de recul, Lorsque je lui demande s’il est vraiment le premier street artist en France et dans le monde, il devient évasif, évoque l’architecture, l’art des cathédrales, et cite Van Gogh ou Malraux. Zloty ne se met pas en avant, il parle de sa folie à lui, le besoin de peindre et de recommencer toujours, dans l’espoir de pouvoir faire mieux – quand d’autres, n’y croyant plus, finissent par se suicider, comme Van Gogh ou Modigliani…

Parmi les observateurs présents dans le jardin, une figure de la scène street art : Roswitha Guillemin, qui suit les artistes, photographie leurs œuvres, les filme et les saisit dans son carnet de croquis. Comme la galeriste Magda Danisz, elle considère toute cette génération d’artistes œuvrant dans la rue comme les Picasso, les Braque et les Modigliani d’aujourd’hui. Roswitha me montre certaines planches de son carnet, on y trouve les grands rendez-vous du street art, l’inauguration de l’oeuvre de Seth en hommage à Bilal Berreni, le vol du pochoir de Banksy à Beaubourg ou une rencontre avec M. Chat à Marseille. Spécialiste du « mail art », l’art d’envoyer par la Poste des créations originales sur enveloppe, elle tient aussi un blog sur le street-art.

Revenons à la fresque colorée de Zloty. Ici, pas de figures fantomatiques ou de silhouettes venues d’outre-tombe, même si le motif du cercle revient comme toujours. Voici une œuvre plutôt destinée aux enfants, aux couleurs vives, qui reprend certaines lignes des jeux installés dans le parc. A ceux qui penseraient en leur for qu’un enfant ferait mieux, argument opposé de tout temps à l’art abstrait, Zloty sait quoi répondre. « Les gosses qui ont trois ou quatre ans aujourd’hui et qui auront vu ça, il vont rentrer chez eux, prendre un crayon et barbouiller leur feuille en disant : « tu vois maman je suis meilleur que le monsieur ». Et là c’est gagné ! »

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