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Michel & Michèle Chaillou, explorateurs d’un Paris disparu

Le Petit guide pédestre de la littérature française au XVIIe siècle, de Michel et Michèle Chaillou, est un livre érudit et méconnu qui concentre une somme d’informations sur les gens de lettres à Paris à l’âge baroque. Plus qu’un guide, c’est un voyage foisonnant et sensible à l’écriture touffue, spectaculaire comme un « son et lumière ». Une exploration de la langue française, en même temps qu’une déambulation urbaine et poétique visant à “retrouver l’oralité des morts”. Les lecteurs qui découvriront ce livre le feront au prix d’un effort ensuite largement récompensé ! Rencontre avec Michèle Chaillou, qui a contribué à son élaboration, et retour sur le parcours de son époux défunt.

Publié le 22 novembre 2023

Quel personnage que ce Michel Chaillou (1930-2013), auteur d’une trentaine d’ouvrages, improvisateur à la radio, réalisateur de films pédagogiques et fondateur d’une collection littéraire chez Hatier ! Avec son épouse et homonyme Michèle Chaillou, née en 1938, qui fut sa compagne de voyage pendant 50 ans, il a battu le pavé à la poursuite des ombres qui hantent le Paris disparu. Quelle affable personne que cette femme qui l’a non seulement accompagné dans la vie, mais aussi dans l’exploration de la langue et du territoire… Elle m’accueille avec une attention chaleureuse dans leur appartement du boulevard du Montparnasse en ouvrant les cahiers préparatoires à ce Petit guide pédestre, au milieu des livres, des photos, des affiches de son mari.

Langue et cartes du 17e siècle

Michel Chaillou écrit dans un style chantourné qui peut surprendre, semé d’incises, de tirets et de parenthèses parfois emboîtées les unes dans les autres. Dans le Petit guide pédestre de la littérature française au XVIIe siècle, ses phrases fourmillent d’informations précises sur la topographie urbaine et la poésie du siècle classique, tentant de ressaisir le mouvement, la vie et la psychologie de ses figures. Au-delà des belles lettres, Chaillou est fin connaisseur de la poésie baroque, dans laquelle il nous fait pénétrer par le mimétisme d’une syntaxe singulière, qui semble s’imprégner d’une langue elle-même baroque, où le charme de la rocaille prime sur l’exigence de clarté qu’imposera Boileau. Avant de plonger dans l’écriture et de s’absorber dans l’atmosphère de ce guide, il faut donc se familiariser avec une langue vive et heurtée, comme un pavé au coin duquel on bute. Loin d’épouser une continuité didactique, c’est une juxtaposition d’éléments épars qu’on peut appréhender par bouffées successives. Car Michel Chaillou a beaucoup à dire et il le dit toujours dans la vitesse, en courant presque. C’est le principe même de ce livre.

Autre méthode pour pénétrer dans le livre : déchiffrer la carte affichée en couverture de l’édition poche, le plan de Mérian (1615) ou plutôt celui de Visscher (1618) qui reprend ce dernier avec plus de détails. J’y suis d’autant plus sensible que ce plan, encadré, figure sur le mur à côté de mon bureau. Une carte récupérée d’un grand-père que je n’ai pas connu, Albert Chambon, ingénieur cartographe à l’Institut géographique National, reproduisant au 20e siècle un plan du 17e. C’est par cette carte qu’on peut saisir d’emblée le Paris évoqué dans le livre, un Paris baroque qui se concentre sur le début et non la fin du 17e siècle. Un Paris sombre, resserré, semé d’immondices, où les ordures, balancées de l’autre côté de la muraille, ont fini par former des collines de gravats : le Mont orgueilleux au delà de l’enceinte de Charles V et le Mont Parnasse derrière celle des Fermiers Généraux.

En somme, c’est par des poésies d’époque, par des cartes et enfin par la marche qu’on redécouvre une ville enfouie, oubliée. Sur les pas des époux Chaillou, venez, vous aussi, “réveiller les ombres” et “trinquer avec les morts” !

Le parcours de Michel Chaillou

Michel Chaillou grandit à Nantes, élevé par ses grands-parents au bord du fleuve nonchalant, plus précisément dans le faubourg de Chantenay-sur-Loire évoqué par Julien Gracq dans La forme d’une ville. Ce paysage mental, pour reprendre un concept du critique Jean-Pierre Richard, va marquer sa sensibilité. “La Loire berce toutes mes phrases”, confie Chaillou dans un reportage télévisé à TéléNantes en 2005, “ce qui explique que j’ai besoin de parenthèses dans mes phrases”. Après avoir vécu un traumatisme lorsque sa mère est emprisonnée à la Libération, raconté dans le récit 1945, il déménage avec elle à Casablanca au Maroc.

Chaillou publie son premier livre en 1968, à 38 ans, Jonathamour, un monologue romanesque sur une cité fantasmée, Davenport, incluse à l’intérieur de Paris, entre Notre-Dame et les Tuileries, une ville de l’enfance peuplée de pirates. L’année d’avant, Georges Perec qui deviendra son ami, avait sorti Un homme qui dort, récit à la deuxième personne où le personnage est tutoyé par le narrateur ou par lui-même. En 1976, il publie, sans en retoucher un mot, une thèse de littérature sur L’Astrée d’Honoré d’Urfé, dirigée par Roland Barthes et fort remarquée des contemporains. Son très beau titre, Le sentiment géographique, fait penser à un autre livre, Le sentiment des rues, où Joël Cornuault évoque le quartier de la Chapelle après la Seconde Guerre. Avec Le sentiment géographique, appellation qui est déjà un appel à la pastorale, Chaillou replonge dans le premier roman fleuve français se faisant poète et géographe, dans une étude à la fois topographique et sensible sur les paysages du Forez. Une invitation au vagabondage mental procédant de ce que Chaillou appelle l’“écoute intérieure”. C’est aussi une façon de renouveler la géographie universelle de Paul Vidal de la Blache pour proposer une géographie sensible. « Pressentir un espace, des sites à reconnaître de mémoire, c’est cela le sentiment géographique, sentiment que toute rêverie apporte sa terre », écrit-il.

Michel rencontre sa femme Michèle lors d’une année d’initiation aux nouvelles technologies au Centre audiovisuel de l’ENS Saint-Cloud en 1963. Il y fait aussi la connaissance de Roland Barthes, qui deviendra son directeur de thèse à Paris 8 Saint-Denis. De 1969 à 1991, il est professeur de techniques d’expression à l’IUT de Saint-Denis où enseigne aussi le poète Patrick Reumaux. Il propose aux étudiants des ateliers d’écriture guidés par des modes de création très personnels. L’année suivante, alors qu’il est entré à Paris 8, Chaillou développe une réflexion sur la pédagogie dans les Entretiens d’Etretat, qui paraissent en 1992 dans Le Monde de l’éducation où Michèle Chaillou avait été journaliste. Avec son ami, le poète et mathématicien Jacques Roubaud, il se fait didacticien, et même rhéteur, puisque ces entretiens ressortissent au genre discursif très ancien du dialogue des morts.

En 2002, la ville de Brive-la-Gaillarde remet à Michel Chaillou le prix de la langue française, comme elle l’accordera onze ans plus tard à Jean Rolin et il obtient pour l’ensemble de son œuvre le grand prix de littérature de l’Académie française en 2007. En 1990 il crée chez Hatier la collection Brèves Littérature, qui se propose de faire découvrir l’histoire de la littérature de manière littéraire, à travers la plume d’écrivains spécialistes de leur matière. Parmi ces 24 volumes exigeants et passionnants, un titre évocateur : Le Roman de l’orthographe. Au paradis des mots avant la faute, écrit par le linguiste Bernard Cerquiglini. C’est lui-même qui, au fil d’une conversation sur le Paris des poètes, m’a fait connaître le Petit guide pédestre. Ça se passait en juillet 2017, peu après la réédition en version poche du Petit guide et quelques jours avant la mise en ligne de ce site.

Explorer la langue et le territoire

Sa conception de l’écriture, très poétique, révèle une analogie avec la déambulation. “Quand je commence une histoire, je ne connais pas l’histoire, mais les mots que j’emploie la connaissent. Je les suis, comme un chien suit son gibier à la chasse”, confie-t-il à Télénantes. Plus loin : “Un écrivain c’est quelqu’un qui danse, qui laisse tomber les mots sur la page et qui entend le bruit de la chute”. Voilà précisément sa définition de l’écoute intérieure.

Comme chez Prévert auquel je consacrerai un prochain dossier, comme chez Baudelaire ou encore Jean-Christophe Bailly, auteur de La phrase urbaine qui envisage la ville comme un système fluide de conjugaisons, de déclinaisons et d’accords, il y a chez Chaillou une analogie entre l’exploration du mètre poétique et celle du territoire. Le mètre, dans son homonymie, perçu comme unité de mesure à la fois géographique et poétique – on disait jadis le pas ou le pied, référence à la métrique grécolatine et à des unités de mesure d’avant le système métrique. L’association de la langue et de l’espace figurait déjà dans les métaphores spatiales de Cicéron et Quintilien, lorsqu’il est question de la mémoire de l’orateur qui construit son discours comme on déambule de salle en salle. La déambulation est aussi une façon d’entrer dans les œuvres en marchant, processus que le chercheur Henri Béhar appelle la “littérature par les pieds”.

La marche, oui, de préférence à la promenade rousseauiste, à la balade touristique ou à la flânerie. La marche comme activité physique, méditative et contemplative. “Je ne crois pas qu’il ait jamais dit qu’il se promenait ni se baladait, se souvient Michèle Chaillou. Il marchait tout simplement, tout en réfléchissant, petit carnet dans la poche, toujours ailleurs, l’air de ne rien regarder mais voyant tout (au contraire de moi, qui regarde tout mais ne vois rien). Beaucoup de ces marches avaient lieu au quartier latin, souvent au départ de la place Saint-Sulpice, café de la Mairie où il donnait rendez-vous à ses amis : Jacques Roubaud, Michel Deguy, Michel Ragon plus tard, qui l’emmenait découvrir les galeries de peinture. Il marchait beaucoup aussi dans le XVIe avec un ami architecte du quartier qui y avait vécu depuis l’enfance. Et puis il marchait beaucoup tout seul, il adorait aller me chercher à mon travail (j’ai travaillé près de la place Maubert mes dix dernières années d’activité) en traversant Paris depuis la rue Davioud où nous habitions”. Certaines de ces marches sont évoquées dans La France Fugitive.

Michel Chaillou avance dans l’écriture sans savoir où il va. Comme Marguerite Duras, qui confiait dans Écrire : « Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine. » Il use de la syntaxe dans un exercice d’équilibrisme et d’improvisation verbale déjà illustré par Aragon dans un passage virtuose du Traité du Style (1928). Il y a une oralité très forte dans la langue de Michel Chaillou, que le critique Jean-Pierre Richard avait qualifiée de “parler Chaillou”, quand l’écrivain François Bon insistait sur “la syntaxe comme une façon de marcher – en langue”. Une liberté syntaxique qui autorise toute les trouvailles de style, quitte à freiner, parfois, compréhension du texte.

La conception du Petit guide

Le Petit guide pédestre de la littérature française au XVIIe siècle embrasse une période assez brève, 1600-1660 indique la couverture. Mais on pourrait considérer que cela commence plus tôt, avec l’arrivée d’Henri IV à Paris en 1594 par la porte Neuve, six ans après la fuite d’Henri III par la même arche. C’est un livre érudit et vif, au style enlevé, haché et virevoltant, qui peut déconcerter au premier abord. Les auteurs plongent dans les archives (combien de journées passées ensemble à explorer les manuscrits de la BNF ?) pour en exhumer des textes poétiques oubliés, des notions d’architecture, afin d’esquisser la vie quotidienne au début du 17e siècle. Cette méthode est littéraire : pour rendre vie au passé révolu, elle se sert de la toponymie (rue du Bouloir, aujourd’hui Bouloi, rue de la Jussianne, maintenant Jussienne) ou de l’étymologie (celle de libertin par exemple, du latin libertinus, affranchi).

Trois grandes périodes articulent ce livre qui, sinon, ne semble pas conçu selon un plan déterminé : “À peu près sous Henri IV”, “Plutôt Marie de Médicis”, “Évidemment sous Louis XIII”. Les adverbes qui modalisent chaque période indiquent le goût du flou qu’a toujours manifesté Michel Chaillou, une approximation en quelque sorte consubstantielle à l’activité humaine, qui permet de s’approcher plus intimement du sujet. “La règle me déplaît, j’écris confusément”, pourrait dire Chaillou avec Théophile de Viau, le plus grand poète de cette période.

Le livre se construit de fil en aiguille, à mesure qu’il s’écrit, comme en témoigne le manuscrit dévoilé par Michèle Chaillou, qui m’accueille dans leur appartement du boulevard du Montparnasse, après qu’ils ont longtemps vécu rue Davioud, point de départ de longues marches avec Roubaud et ses amis marcheurs. A l’intersection de la rue Boissonnade, c’est un logement lumineux, décoré de photos de leur fils, le compositeur David Chaillou, tapissé de bibliothèques et débordant de livres. Le bureau de Michel Chaillou est resté en l’état.

Avant d’arpenter les rayonnages de la bibliothèque nationale, Michèle et Michel ont commencé à travailler à partir de deux ouvrages de type universitaire : une Anthologie de la poésie baroque française par Jean Rousset, Armand Colin, 1968 et une Anthologie poétique française XVIIe siècle par Maurice Allemand, Flammarion, 1966. “Mais évidemment à mesure qu’on avançait il s’y est greffé beaucoup d’autres ouvrages lus à la BnF. On pourrait retrouver les titres dans les cahiers de Michel”, confie Michèle Chaillou.

En fait de littérature française, c’est surtout de poésie qu’il est question. Il est vrai que le roman n’existe pas encore dans la première partie du 17e siècle (si ce n’est la pastorale d’inspiration gréco-latine, comme L’Astrée). L’âge baroque est poétique, avant une période classique qui met à l’honneur le théâtre… Alors, qui étaient les poètes qu’on pouvait croiser à Paris au 17e siècle ? Le libertin Théophile de Viau, bien sûr, et son condisciple Guez de Balzac, ce “Malherbe de la prose”. A moins que ce ne soit Des Barreaux ou Maynard, secrétaire de la reine Margot, qui fréquente Desportes dans sa riche maison de Vanves. Tallemant des Réaux, auteur d’historiettes sur la vie de ses illustres contemporains, habite une riche demeure du Pré-aux-Clercs, avoisinant le palais de la Reine Margot occupé aujourd’hui par le l’école des Beaux-Arts. Mais tous les personnages du Petit guide ne sont pas poètes, loin s’en faut… Témoin (à charge, toujours), la figure autoritaire de François Garasse, cet infâme jésuite qui fit condamner Théophile, enfermé à la Conciergerie dans le même cachot que Ravaillac, l’assassin d’Henri IV.

Paris au début du 17e siècle

Des témoignages existent pour montrer, avec l’œil de l’étranger ou du provincial, à quoi ressemblait le Paris de l’époque : ainsi, le Suisse Thomas Platter, dans sa Description de Paris (1599), dénombre 600 rues pour 500 000 habitants, 30 000 étudiants ou 5 000 portefaix, ces porteurs de fardeaux… On sait aussi qu’il y avait six ponts à Paris, dont le pont Notre-Dame recouvert de maisons comme le Ponte Vecchio de Florence (34 de chaque côté), ou le Pont neuf (terminé en 1607) où officie le bateleur Tabarin. Marchant sur les pas de Platter, Chaillou dénombre une centaine de cabarets, lieux ouverts la nuit où les poètes se rencontrent, comme La Pomme de pin au pont Notre-Dame, la Grosse Tête à la Cité, Aux Trois Entonnoirs aux Halles, Chez Cromier près de Saint-Eustache ou l’Image Notre-Dame, où loge Malherbe, 13 rue Croix-des-Petits-Champs. Les enseignes prolifèrent, comme on peut s’en faire une idée en visitant le musée Carnavalet. Quant aux menus des auberges dans le Paris de l‘époque, on y trouve du cervelas, du melon, de la carbonade et de la langue de bœuf.

En ouvrant le Petit guide au hasard, le lecteur peut visiter les théâtres, tel l’hôtel de Bourgogne appartenant à la tour Jean-sans-Peur, dont il ne subsiste plus aujourd’hui que la tour, apercevoir les nombreux moulins, déambuler dans les rues étroites, à l’exception notable de la rue Saint-Antoine. Comment se déplacer avant les carrosses à 5 sols inventés par Pascal ? Que reste-t-il rues pavées de grès à l’époque de Philippe Auguste, aux frais des bourgeois de Paris, chantier qu’Henri IV reprendra à ses frais ? Peut-on flâner à Paris avant la construction en 1607 de la rue Dauphine, avant l’achèvement de la place Royale en 1612 (la future place des Vosges), avant l’aménagement des cours plantés autour de Paris en 1616, et du jardin des plantes en 1635 ?

A l’époque, Paris est cent fois plus dangereuse qu’aujourd’hui. Selon Platter, “il y a moins de risques à voyager dans une forêt vierge que de se trouver la nuit dans les rues de Paris”. Les pendaisons sont nombreuses, aux piloris, aux échelles, ou aux croix, place Maubert, au bout du pont Saint-Michel ou à l’extérieur de la ville, au gibet de Montfaucon. On y pend des voleurs appelés tire-laines, plumets ou barbets…

Tantôt c’est un name dropping infernal, tantôt c’est Paris qui s’incarne avec ses lieux oubliés de beuverie, de spectacles, ses chaussées couvertes de boue qui font les chausses crottées jusqu’au jarret, et l’on découvre cette catégorie de « poètes crottés » formulée par Saint-Amant… Michel Chaillou exhume des noms plongés dans l’oubli, donne vie à ceux qu’il nomme, avant de les classer dans l’index final (parmi cent autres, l’épistolier Guy Patin, le mémorialiste Pierre de L’Estoile ou l’avocat La Rochemaillet). Il les anime et les meut dans des phrases cursives qui parfois tournent court, avec des dates, des adresses, il ravive des images et des sons, rappelle les cris des marchands ambulants, chaudronniers, tonneliers, rémouleurs, l’odeur pestilentielle de la rue, des tas d’immondices.

Au 17e siècle, comme au 18e siècle, et jusqu’à Haussmann, Paris est crottée, assombrie par une boue qui sent l’éther. Partout afflue la saleté, la puanteur. En 1539, même année que Villers-Cotterêts, un édit de François 1er enjoint aux propriétaires d’installer des fosses à retrait dans leur maison. Depuis 1348, le prévôt de Paris avait sommé les Parisiens de balayer devant leur porte et de faire transporter les ordures aux endroits prévus à cet effet. Mais on jette encore les déchets par les fenêtres à Paris au 17e siècle.

Un style, une démarche

Le projet du Petit guide, Michel Chaillou le désigne comme “un ensemble de biographies, une gesticulation à retrouver, un piétinement, le roman des rues”. L’écriture s’improvise, se surprend elle-même par ses trouvailles, avançant par à-coups sans viser un point d’aboutissement. Les mots anciens y foisonnent comme dans les Curiosités françoises d’Antoine Oudin (1640), ce dictionnaire des locutions proverbiales dont le guide se nourrit, au même titre que d’autres bréviaires de l’époque. C’est une histoire lapidaire comme le sont les inscriptions au front des monuments, un voyage dans la langue, une marche dans le temps et dans l’espace.

Le style de Michel Chaillou procède par juxtaposition, incises, phrases nominales et très souvent interrogatives. On dirait qu’il veut écrire comme ceux qu’il évoque, en moyen français, cette langue d’avant Boileau, d’avant la clarté et l’analyse de la phrase française.

Le paradoxe c’est que la démarche est à la fois généreuse par l’abondance de citations, et enfermée dans une forme hermétique. Autre paradoxe, si c’est effectivement un guide. Guider signifie montrer le chemin, or rien n’est expliqué, ou à proprement parler présenté. Ce sont des annotations érudites et fugaces, situées dans un temps oublié de la plupart. De sorte que s’érige une barrière de la langue, comme on le dit d’une langue étrangère. Mais on sait avec Deleuze qu’avoir un style, c’est “être comme un étranger dans sa propre langue”, postulat auquel souscrit Michel Chaillou dans ses entretiens avec Jean Védrines : “Un écrivain, c’est une langue régionale à lui tout seul”. Ailleurs : “J’essaie de faire dire aux mots des choses impossibles”, en recherchant « à travers toutes les phrases, celle qui porte la vie de l’esprit. » En somme, la littérature est “la langue des langues”.

Cette vision de la langue procède aussi de Flaubert, qui confiait en 1852, dans une lettre à la poétesse Louise Colet : “Ce qui me semble le plus beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible. »

Dans une discussion avec le sociologue Pierre Bourdieu, celui-ci rend hommage au Petit guide, à ce “renversement révolutionnaire de la hiérarchie littéraire” et à la “réhabilitation de la littérature dans sa réalité ordinaire”, celle qui replace le corps et le trivial au cœur de la chose littéraire. Selon lui, l’appréhension du vrai Paris est indiquée par l’adjectif pédestre qui renvoie au “sermo pedestris” de la prose, par opposition à une poésie aérienne. Mais il n’y a pas de hiérarchie sociale dans la langue de Chaillou, tout s’y mêle. La boue et l’or, on le sait depuis Baudelaire coexistent dans le sonnet ou l’épigramme. Mais bien que l’essentiel des citations du Petit guide soient des poèmes, étrangement, Michel Chaillou n’en a jamais écrit lui-même. Peut-être parce que, comme il le confie à Jean Védrines dans L’Écoute intérieure, “la poésie doit être hors de la poésie pour ne pas se condamner à être seulement poétique”.

Et pourtant, il existe au moins deux mentions de poésies composées par Michel Chaillou. La première est L’Entrevue chimérique, un poème consacré à Julien Gracq édité dans la Revue 303 en 2006, “où [il] raconte [leur] dialogue impossible ». La seconde se révèle au lecteur attentif du Guide pédestre. Le 8e chapitre, “Paris c’est…”, dévoile un début de poème en anaphore, dont chaque phrase commence par cette entame : “Paris c’est…”. Un poème hélas qui ne s’assume pas jusqu’au bout, puisqu’il finit en prose, par citer Le Bannissement des folles amours de Pierre d’Avity, auquel Chaillou semble céder la place dévolue au véritable poète.

La poésie de Chaillou est autre, située dans la langue elle-même, dans son oralité, et on en revient à la syntaxe évoquée plus haut. Son “art poétique”, confie t-il dans L’Écoute intérieure, c’est “l’art de la parenthèse”, “une façon d’avancer vers une destination tout en s’interrompant, de progresser d’interruption en interruption, d’oubli en oubli, d’avoir tout en marchant, écrivant, ce souci des bas-côté qui agrandit l’idée du chemin”. Et on pense aux Nouvelles impressions d’Afrique de Raymond Roussel, avec ses incises successives, enchâssées, qui se matérialisent par un jeu de couleurs distinctes. Alors on divague… Et le flot de l’écriture nous emporte comme un fleuve, dans la perception agrandie du chemin à parcourir.

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