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Le Chat noir renaît de ses cendres

 

120 ans après sa disparition, le journal fondé par Rodolphe Salis revoit le jour grâce à un jeune scénariste conquis par la butte et guidé par une série de hasards romanesques.

 

Publié le 8 décembre 2019

C’est l’histoire d’une Renaissance, celle d’un journal mythique né après la liberté de la presse, Le Chat noir qui suivait de quelques mois la création d’un cabaret montmartrois novateur, réunissant peintres et chansonniers, aristocrates et poètes sans le sous. A l’origine de cette résurrection, Romain Nouat, arrivé il y a bientôt trois ans à Montmartre où il a emménagé par hasard dans l’appartement d’Erik Satie, rue Cortot. Il a trouvé un graphiste pour refaire la maquette et un vieil imprimeur de la Butte pour tirer à 1 000 exemplaires, numérotés et tamponnés à la main, son journal vendu à la criée et dans quelques lieux de la Butte.

« J’aime beaucoup la presse satirique et j’ai un esprit d’escalier », explique Romain Nouat en conférant une acception absurde à l’expression. « Il s’agit de partir d’un fait sérieux pour l’amener le plus loin possible. Devos doit être celui qui l’a utilisé le plus, avec tous ces jeux de mots absurdes où il partait d’une expression simple et tirait le fil jusqu’à la fin de la pelote. » Cette définition correspond bien à l’humour d’Alphonse Allais, rédacteur en chef du Chat noir, dont la revue actuelle retrouve l’esprit plutôt que la lettre, si ce n’est le logo d’Henri Pille que Romain Nouat a déposé à l’INPI. Qu’y trouve-t-on ? Poèmes en prose ou en vers, nouvelles, illustrations et caricatures : c’est cette même recette que la petite équipe applique aujourd’hui. Toujours avec un ton grinçant et des vues iconoclastes, aussi bien sur les gilets jaunes que sur le gouvernement.

Un cabaret puis un journal

Le Chat noir est avant tout un cabaret créé à la fin de l’année 1881, 84 boulevard Rochechouart, à l’initiative de Rodolphe Salis et d’Émile Goudeau qui s’étaient rencontrés à la grande Pinte. Salis demande à Goudeau, président des Hydropathes, de ramener les poètes du quartier latin à Montmartre. Ce premier Chat noir est une boite à chaussures de 9 mètres carrés où l’on s’entasse pour écouter chanter les poètes. Salis obtient l’autorisation d’y mettre un piano, donnant la parole aux chansonniers, dont certains anarchistes convaincus. L’entrée en est défendue par un garde-suisse qui refoule les voyous et les bourgeois, sous une plaque où l’on peut lire, comme une réminiscence rimbaldienne, « Passant, sois moderne ». « C’est le début de la poésie libre et l’antichambre du slam, un concours de poésie récompensé par les applaudissements. C’est le public qui crée les stars du Chat noir. Ces gens étaient très modernes », s’enthousiasme le nouveau directeur de publication. Toute l’élite intellectuelle et politique s’y retrouve, Lautrec, Verlaine ou le prince de Galles, Édouard VII, sous l’identité de Monsieur Dubois.

En janvier 1882, à peine quelques mois après le cabaret – et l’apparition de la liberté de la presse -, Salis décide de créer un journal qui vivra 15 ans, une longévité exceptionnelle pour un journal satirique. « Le Chat noir est un des journaux les plus lus a l’époque, 20 000 exemplaires, autant que Le Figaro et Le Courrier français. Dans les petits villages, un crieur le lit in extenso. Ce sera un fer de lance des idées nouvelles, comme la protection des mineurs, ou la protection des femmes ».

Hydropathes, zutistes, arts incohérents

Les membres du Chat Noir sont peintres comme Willette, chansonniers comme Aristide Bruant, ou poètes comme Charles Cros, également membre du cercle zutiste et des hydropathes. « C’est le Einstein français oublié », s’exclame Romain Nouat, « il a inventé neuf mois avant Edison le phonographe. Et quand il croisait un curé, il traversait la rue pour le décalotter. » Le jour de l’inauguration du Sacré Cœur, Cros organise une contre-inauguration avec Willette badigeonné en rouge sang, en mémoire de la Commune. Rouge comme l’un des monochromes présenté par Alphonse Allais à la première exposition des arts incohérents : Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer rouge.

Mais il n’y a pas que des poètes du quartier latin. La scène sert aussi de tribune aux chanteurs de la butte comme Gaston Couté, poète beauceron qui maîtrise l’argot parisien, ou Jehan Rictus dont les Soliloques du Pauvre sont illustrés par Steinlein (qui réalise aussi l’affiche de la tournée du Chat noir ci-contre). Salis invite les peintres à décorer le lieu, à dessiner dans le journal que les chansonniers transforment en tribune. Lorsqu’en 1884, il déménage rue de Laval et que Bruant récupère le local pour faire le Mirliton, le cabaret arrondit ses angles et développe le théâtre d’ombres.

Certes, Romain Nouat n’est pas Alphonse Allais (auquel une Académie rend hommage), et son édito diffère des historiettes absurdes et des nouvelles enlevées de son illustre prédécesseur, mais il a l’énergie d’entreprendre. On est loin du folklore honorifique de la République de Montmartre, que Mathias Pizzinato, auteur des « très très brèves » en dernière page, entend bientôt renverser. « On milite pour plus de transparence et d’accessibilité dans les arts », conclut Romain Nouat, en revendiquant l’exemple de Jules Ferry qui avait créé en 1881 la Société des artistes français pour gérer leur exposition annuelle. « On organise d’ailleurs un débat au Palace début octobre sur les arts aujourd’hui. » Et une soirée slam qui retrouvera l’esprit du lieu où s’inventa une nouvelle forme de poésie libre, loin des reconstitutions poussiéreuses parfois proposées au théâtre.

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