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Paris aux cent visages, un livre de Jean-Louis Bory

Les éditions du Pacifique rééditent Paris aux cent visages, composé par le célèbre critique Jean-Louis Bory en 1978, quelques mois avant sa disparition. Un livre érudit sur la capitale qui revit avec les dessins de Damien Chavanat.

Article publié le 19 avril 2020

Piéton et connaisseur de Paris

Certains l’ont oublié mais Jean-Louis Bory fut un grand écrivain français, critique au Masque et la plume, professeur de lettres à Henri IV et lauréat du Goncourt en 1945 pour Mon village à l’heure allemande. Il a aussi écrit de très nombreuses préfaces pour des classiques de notre littérature, et la première fois que j’ai vu son nom, c’était en couverture de l’édition Folio de Bel Ami de Maupassant. Au-delà de cette dimension littéraire, il était aussi un historien et un grand connaisseur de Paris, ce qui transparaît à la lecture de Paris aux cent visages, un petit livre remarquable, passé relativement inaperçu, que lui avait commandé en 1978 l’initiateur des éditions du Pacifique, Didier Millet. Cela se passait quelques mois avant que Bory ne se suicide dans la maison de son enfance, à la lisière de l’Essonne et du Loiret. Ainsi, comme un hommage survenant 40 ans après sa disparition, l’éditeur a décidé de republier ce livre fin 2019 avec les dessins de Damien Chavanat, coauteur du blog La bonne mine toute l’année, à la place des photos de Bernard Hermann illustrant la version de 1979.

Bory est un piéton de Paris de l’espèce de Louis-Sébastien Mercier ou Léon-Paul Fargue, dont la remarquable culture jaillit à chaque phrase. Le titre, assez peu original, est celui de l’une des six parties de ce texte qui se présente à la fois comme un guide, comme un recueil de réflexions sur Paris et à la façon d’une histoire romancée…

Leçon d’histoire vivante

Ça commence, comme une anecdote, par l’évocation d’une discussion sous le cercle polaire, « au fin fond du golfe de Botnie », où le narrateur et une vieille dame suédoise aux yeux bleu azur évoquent Paris, aahhh Paris – car on ne parle jamais si bien de Paris qu’exilé à l’autre bout de la terre. Face à cette dame nostalgique d’Offenbach et à son mari émerveillé par les terrasses de restaurants déployées sur les trottoirs, le narrateur pense au petit peuple et au sang de la Commune, versé sur les fondations du Sacré-Cœur. Ce sont tous ces aspects, et bien d ‘autres encore, qu’évoque Jean-Louis Bory dans ce texte vif et alerte comme le pas pressé d’un Parisien sonnant sur le pavé. Il est non seulement un promeneur, mais aussi un historien, comme en témoigne ce passage érudit où il analyse les marques successives laissées par les monarques dans l’urbanisme de la ville, de Louis XIV à Georges Pompidou :

« Les rois et les empereurs se sont méfiés de Paris : non sans raison. Ils n’ont cependant pas cessé de le parer. Bien qu’il refusât obstinément d’y vivre, Louis XIV le fit profiter de sa passion pour les bâtiments. Louis XV nuance de grâces exquises l’harmonie volontiers solennelle du classicisme louis-quatorzien. L’Empire, tout à sa rêverie de Rome, multiplia les arcs triomphaux, les colonnes et les aigles. Le Second Empire, guerrier et fêtard, militariste et bambocheur, immortalisa le zouave au pont de l’Alma, et la danseuse à l’Opéra. Conservateur en politique et en monument historique, il ordonna – bonjour Monsieur Haussmann – et il restaura – bonjour Monsieur Viollet-le-Duc. La Troisième République, mercantile et moderniste, donna beaucoup dans les halls d’exposition, grand et petit palais ; elle planta la tour Eiffel comme phare de la technique industrielle dernier cri ; elle encombra carrefours, places et squares d’une bimbeloterie monumentale mêlant chevaux cabrés, dames gesticulantes et dévêtues, candélabres bourgeonnant de globes en grappes. Quant au vierge, vivace et bel aujourd’hui, le paquebot-usine où, selon toute apparence architecturale, on raffine la culture comme du pétrole, le Centre Beaubourg offre aux Parisiens l’ultime avatar de leur nef. »

Des Champs-Elysées à Belleville

D’abord, l’auteur s’attaque à l’inévitable poncif du Paris touristique, modelé au Second Empire, celui des cars d’Allemands déversés à Pigalle pour découvrir le french cancan au Moulin Rouge, courir la gueuse et s’enivrer de champagne, images d’Épinal et affiches du Chat noir, portraits de la goulue et de Valentin le désossé par Lautrec, le « nabot génial ». Ce cliché laisse place au vrai Paris, celui des petits métiers du Sentier et de la rumeur des faubourgs, des grisettes et des étudiants, celui des musées et des bals populaires… La capitale nous apparaît d’abord à travers les yeux émerveillés du jeune provincial qui goûte par bouffées fugaces l’air de la capitale vers 10, 12 ans. Puis, de l’étudiant devenu parisien, qui ne cessera plus jamais de faire la navette entre Paris et son village natal de Méréville. Cette question de l’identité parisienne, Bory l’aborde précisément, en usant d’une distinction sémantique dont tout le monde n’est pas familier : certains sont nés à Paris, d’autres en sont natifs. Selon Litté, « natif suppose le domicile fixe des parents, au lieu que né suppose seulement la naissance. » Ainsi, le père de Bory était « Parisien de Paris » grâce à sa grand-mère montmartroise, alors que lui-même ne s’estime pas Parisien bien que vivant à Paris. Au fond, Bory était à l’image des plus grands spécialistes de la capitale, à l’instar de Balzac dont l’éducation s’était faite en Touraine et dans le Marais : il avait un pied à Paris et l’autre dans sa Province.

Le trait de Damien Chavanat

Toutes ces facettes de la ville, Paris touristique et Paris authentique, sont bien rendues par le trait angulaire, franc et large, de Damien Chavanat, « de parents et de grands parents parisiens ». Le dessinateur saisit la ville dans ses lieux emblématiques et ses détails (la pyramide du Louvre, l’arc de triomphe, un balcon), ses grands et ses petits symboles (kiosques à journaux, colonnes Morris, arrêts de bus), en illustrant presque chaque allusion du récit de Bory. De même, celui-ci esquisse des panoramas très vifs, d’un seul geste ample et précis embrassant les lieux et les époques au fil de phrases très heureuses. De Lutèce – dont il nous apprend que le mot signifie « lieu de marais » en celte – au Paris des années 70, il fait défiler les symboles touristiques, littéraires et culturels, en multipliant analogies et raccourcis saisissants. On n’oublie donc pas le mythes de la fondation de la ville par les Parisii ni, bien sûr, les empreintes indélébiles du Second Empire à quoi Paris se résume pour bien des visiteurs.

En somme, tout Paris semble vivre dans le récit de Jean-Louis Bory. Il y a les monuments touristiques et la gouaille des faubourgs. Il y a le Paris de la raison raisonnante et celui des artistes avec, comme un pont dressé entre les deux, le Penseur de Rodin. Il y a les neuf Muses inspiratrices et les neuf collines de Paris, à l’imitation de celles de Rome. Il y a le zinc les toits et celui dont les bistrots sont désormais dépourvus. Et, enfin, ces halles démembrées de Balthard en 1977, qui fuient vers le sud, à Rungis, telles qu’on les connait aujourd’hui.

Curiosité sans limite

Peu de journaux ont rendu compte de ce livre, comme si la popularité de Jean-Louis Bory s’était éteinte au fil des ans. C’était sans compter le coup de cœur de Jean-Claude Raspiengas à la fin du Masque et la plume du 26 janvier 2020, qui synthétise en quelques phrases ses impressions : « Un texte lyrique, érudit, captivant, très personnel sur la capitale, et tendre, émerveillé, avec beaucoup de verve. Une balade historique et géographique, un éloge de la singularité de l’esprit parisien, de ce concentré de culture et de liberté joliment et poétiquement illustré par un dessinateur rêveur ».

De fait, on retrouve ici l’homme d’esprit à l’éloquence guillerette dont les duels de bretteurs avec Georges Charansol ont marqué toute une époque, avant d’être mis en scène par François Morel et incarnés par Olivier Saladin et Olivier Broche. Un auteur nourri de paradoxes, spécialiste de littérature classique n’hésitant pas à défendre Star Wars à la tribune du Masque (cf. l’audio ci-contre). Un homme de gauche engagé dans la lutte anticoloniale qui fréquenta surtout des écrivains de droite et avait pour modèle Paul Morand, autre grand portraitiste de villes… En somme, Bory était peut-être celui qui, par l’étendue de sa culture, était le plus à même d’appréhender la grandeur de Paris. 

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