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Sur les traces de Tardi à Paris

A partir d’impressions fugaces, tentative de retrouver quelques lieux parisiens représentés par le dessinateur Jacques Tardi dans son œuvre, à travers la série Adèle Blanc-sec, adaptée à l’écran par Luc Besson et un épisode de Nestor Burma de Léo Malet.

Publié le 21 juin 2022

Où habite Adèle Blanc-Sec ?

J’ai toujours été fasciné par les adresses où vivent les héros de romans, de films, de bandes dessinées.

Récemment, à la faveur d’une balade poétique sur la Montagne Sainte-Geneviève proposée à des étudiants, j’ai localisé l’emplacement de la pension Vauquer, dont la description ouvre Le Père Goriot de Balzac, aux environs du 24 rue Tournefort dans le 5e.

Cette fois, il est question de l’immeuble d’Adèle Blanc-Sec, l’héroïne de la série dessinée et scénarisée par Jacques Tardi, adaptée au cinéma par Luc Besson.

En regardant la vidéo d’un entretien à la Maison de la poésie du journaliste Grégoire Leménager avec l’auteur Didier Blonde qui a publié un Carnet d’adresses de quelques personnages fictifs de la littérature, j’entends que celui-ci situe l’immeuble d’Adèle Blanc-Sec rue Bezout, juste à côté du métro Alésia.

 

Il en va de même sur la page Wikipédia consacrée à la série dessinée de Tardi, où l’on peut lire : « Tardi, qui a habité près de la station de métro Alésia, a choisi le bâtiment situé à la rue Bezout 43 dans le 14e arrondissement de Paris comme domicile de son héroïne » . Dont acte, bien que les immeubles qui se dressent à droite, dans l’impasse baptisée Villa d’Orléans, ne me semblent pas correspondre à la topographie réelle des lieux, plutôt constituée de hangars ou d’ateliers alignés à la suite de la halle aux fruits.

 

Or depuis toujours, j’étais persuadé que l’immeuble d’Adèle Blanc-Sec était celui représenté dans les pages de garde de chacun de ses albums. Une confusion peut-être nourrie par le fait que, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’un immeuble en pointe.

Ma question est donc plutôt : quel est cet immeuble figuré en ouverture des albums d’Adèle Blanc-Sec ?

Depuis toujours, il me semble l’avoir identifié sur les Grands Boulevards, passée la porte Saint-Denis en direction de Bonne Nouvelle, comme étant cet immeuble formé par l’angle aigu ente la rue de La lune et de la rue de Cléry.

En comparant les deux images, on voit bien que c’est le boulevard de Bonne-Nouvelle qu’a voulu représenter Tardi, dans la perspective duquel se retrouvent quelques silhouettes de bâtiment identifiables – bien que d’autres aient été ajoutés, comme cette coupole haussmannienne à la place de celle du Grand Rex, non visible sur la capture Google Maps.

 

 

Si l’on se prête à ce jeu des 7 différences, on notera en particulier une petite nuance, en forme de clin d’œil : une inversion de l’écart de niveau entre le boulevard de Bonne-Nouvelle tel qu’il apparait d’une part au premier plan, d’autre part derrière la rambarde où il s’élève pour devenir la rue de la Lune. Ainsi, sur le dessin de Tardi, le boulevard semble en surplomb.

Quelques autres lieux dessinant la géographie affective de Tardi

Il y a dans le Paris de Tardi, lui-même inspiré de celui de Léo Mallet, bien des correspondances avec le Paris surréaliste : goût pour pour les lisières, la Seine et les grands boulevards, notamment cette porte Saint-Denis chère à André Breton (ainsi qu’au collectionneur de cartes anciennes Jean-Louis Celati). Pas étonnant, puisque Léo Mallet a fait partie du groupe surréaliste, pour lequel il rédigeait notamment des tracts, avant de lancer sa carrière d’auteur de polars.

Zones industrielles, espaces de lisières, bâtiments mystérieux… Deux lieux attirent mon attention dans Brouillard au pont de Tolbiac, ce livre adapté en BD par Tardi, issu de la série des Nestor Burma de Léo Mallet. Un viaduc ferroviaire jouxtant un mystérieux institut médico-légal et une rue souterraine récemment rénovée : le pont d’Austerlitz et la rue Watt.

 

Le mystérieux Institut médico-légal

En prenant la ligne 5 du métro, lorsque le wagon sort de terre pour glisser sur le pont ferroviaire menant à la gare d’Austerlitz, j’ai toujours été fasciné par un bâtiment assez terne, aux briques ocres non ravalées, qui me semblait si proche du métro qu’on aurait pu le toucher en étendant la main à l’extérieur.

Il est ici question de cette fascination qu’exercent sur certains voyageurs les paysages et constructions fugacement aperçus du train, recelant tout un mirage de vies parallèles et insoupçonnées, évanouies aussitôt qu’apparues, une lumière allumée au dernier étage d’une tour, une femme qui passe sous un pont, une décharge à ciel ouvert.

Comme souvent, la littérature m’a offert une réponse à cette impression obsédante, en la précisant et en lui donnant une expression que je n’avais pas su trouver. Cette réponse, on la trouve dans l’incipit de Brouillard au Pont de Tolbiac de Léo Malet :

« Encore quelques mètres sous terre, pour passer sous le pont d’Austerlitz, et le train, revenu en surface, prit la courbe, contourna les bâtiments en briques de l’Institut médico-légal, sinistres seulement par la représentation qu’on s’en fait, mais d’aspect aussi pimpant et jovial que le célèbre docteur Paul lui-même, grand-prêtre de ces lieux – et s’engagea en grondant sur le viaduc métallique qui enjambe la Seine. »

Jacques Tardi, dans son adaptation en BD, n’a pas dessiné le bâtiment lui-même, mais il consacre plusieurs planches au viaduc d’Austerlitz, dont un blogueur a fait des vues photographiques à l’identique.

 

La sombre rue Watt

Dans le quartier des Frigos, réaménagé à la fin du 20e siècle par le projet de Zac Rive-Gauche, on trouvait jadis une rue mystérieuse aujourd’hui transformée : la rue Watt, ouverte en 1863, pour relier le quai Panhard et Levassor à la rue du Chevaleret. Sa particularité : elle est en partie couverte par les poutrelles métalliques de la voie ferrée d’Austerlitz.

La rue Watt, avec son aura sombre et mystérieuse, était particulièrement appréciée de Raymond Queneau qui la fit découvrir à son ami Boris Vian, lequel en fit une chanson décrivant « une rue bordée de colonnes / où y a jamais personne / y a simplement en l’air / des voies de chemin de fer ». On peut écouter la version qu’en donne Philippe Clay.

Enfin, la rue apparaît  au début du Doulos, film policier de Jean-Pierre Melville.

 

 

En mai 2013, ayant cru trouver l’adresse mail de Jacques Tardi, je lui avais écrit un message demeuré sans réponse, pour pouvoir confirmer mon intuition quant à la page de garde des volumes d’Adèle Blanc-Sec. J’ai retenté à l’instant de le contacter par le biais de sa page auteur Facebook. Je ne désespère pas, un jour, de le joindre pour lui demander de m’accorder un grand entretien où il évoquerait son travail, en particulier quant à la représentation du Paris d’avant et d’après la Première Guerre mondiale, qu’il reproduit souvent à partir de cartes postales anciennes.

Nous verrons bien !

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