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De l’Europe à l’Étoile, promenade aérienne au nord du 8ème arrondissement.

Loin des Champs-Élysées, de la Madeleine et du triangle d’or, le Guide du 8ème vous propose une balade pédestre et pittoresque dans une partie moins connue de l’arrondissement. Au fil de rues et de places offrant souvent une vue décalée de la ville, comme un regard neuf posé sur des lieux familiers.

Tout commence place de l’Europe, viaduc suspendu au-dessus de rails. A peine êtes-vous sorti des entrailles de la terre par la bouche du métro ou de l’auto qui vous a déposé ici que vous êtes plongé dans un ailleurs, non lieu ou lieu de nulle part, selon les étymologies possibles de l’utopie. A moins qu’il ne s’agisse d’une uchronie, d’un Paris industriel pensé à la fin du 19e siècle et gagné par la modernité contemporaine. Ici c’est le vrombissement des premières machines à vapeurs qui résonne à travers le temps. C’est l’odyssée du chemin de fer, la construction des premières gares, la ligne reliant Saint-Lazare au Havre qu’emprunte chaque jour Jacques Lantier avec sa fidèle Lison – sa locomotive – dans La Bête humaine de Zola. Si vous remontez plus loin encore dans le temps, ici se tenait un faubourg misérable appelé la Petite Pologne, qui sert de décor à la Cousine Bette de Balzac.

Place de l'Europe©PhillipeMuraro

Le quartier de l’Europe

Le quartier de l’Europe doit sa création à deux spéculateurs fonciers : le banquier suédois Hagerman et Sylvain Mignon, serrurier du roi Charles X, qui achètent en 1826 des landes et des marais situés au nord de l’ancien lit de la Seine, afin d’en faire un vaste lotissement résidentiel. Hagerman et Mignon mettent au point un plan en étoile centré sur la place de l’Europe, autour de laquelle ils dessinent un réseau de 24 rues portant principalement des noms de grandes villes européennes.

De cette place en suspension partent six voies terrestres, quatre en angle droit – rue de Saint-Pétersbourg vers la place de Clichy, rue de Londres vers la Trinité, rue de Vienne vers Saint-Augustin et rue de Constantinople vers le métro Villiers. Entre ces deux droites perpendiculaires, la rue de Madrid et la rue de Liège forment un axe est-ouest intermédiaire. A l’origine, lors de sa construction en 1822, la place devait être octogonale, mais en 1832, la compagnie du chemin de fer fait creuser un tunnel qui remplace l’axe nord-sud manquant à l’octogone. L’élargissement des voies de chemin de fer en 1895 fait disparaître la place de l’Europe qui est recréée sur l’immense viaduc réalisé en 1863 par l’ingénieur Jullien.

Vous voilà, derrière les grilles rouillées, suspendu au-dessus des voies où vont et viennent les trains, contemplant ces trajets multipliés comme une allégorie du champ des possibles. Si vous étiez sur les rails, peut-être verriez-vous en contre-plongée la passerelle dans le halo fumant et bleu que lui confère Monet dans son tableau Le pont de l’Europe, Gare Saint-Lazare en 1877. Pour une vue d’en haut, on pourra admirer La Place de l’Europe, temps de pluie par Gustave Caillebotte.

Saint-Augustin

Prenons obliquement la rue de Vienne, l’impression aérienne se dissipe à mesure qu’on redescend jusqu’au Square Marcel Pagnol, adjacent à l’Église Saint-Augustin. A sa place se trouvaient en 1852 un marché et une fontaine. Au numéro 14 de la place habitait l’écrivain et poète Paul-Jean Toulet (1867-1920). « Il n’aimait pas beaucoup les cloches de Saint-Augustin qui l’éveillaient dans son premier sommeil », écrit le biographe Henri Temerson. Le gastronome Curnonsky habitait aussi l’immeuble jusqu’à ce que le 22 juillet 1956, pris d’un malaise, il « tombe » de la fenêtre du troisième étage.

Saint-Augustin est construite entre 1860 et 1871 par Victor Baltard, l’architecte des Halles de Paris, dans un style romano byzantin. C’est la première église d’une telle ampleur à ossature métallique. Haussmann ayant fait tracer de larges avenues rectilignes dont les carrefours appellent des édifices prestigieux, c’est une église bruyante. Napoléon III décide que la crypte abritera les sépultures des princes de la famille impériale, celle des empereurs et impératrices devant demeurer en la basilique Saint-Denis.

Mairie©PhillipeMuraro

L’hôtel Cail

On peut remonter la rue du Général Foy jusqu’à la rue de Lisbonne, au numéro 3 de laquelle se trouve la mairie du 8e, sise dans l’hôtel Cail qui mérite le coup d’œil. Ce lieu public accueille les habitants de l’arrondissement comme tout visiteur. A l’image d’autres hôtels particuliers de riches mécènes de la fin du 19e siècle, comme le 8e en comporte beaucoup (le musée Nissim de Camondo ou Jacquemart André par exemple), le bâtiment a été conçu pour le compte de l’industriel Jean-François Cail, par l’architecte Christian Labouret et achevé en 1865.

Jetez un œil aux façades et toitures sur rue et sur cour du bâtiment principal, le passage couvert du rez-de-chaussée, faites halte dans la cour avec sa fontaine et son décor d’architecture, empruntez l’escalier majestueux doté de son vestibule, sa cage et sa rampe en fer forgé… Plusieurs pièces, chambres et salons de l’hôtel ont été inscrits au titre des monuments historiques en 1982.

Rue du Rocher

Vous pouvez sortir en empruntant à droite la rue de Madrid qui passe sous la rue du Rocher, en surplomb. Montez l’escalier et goûtez, encore une fois, à une singulière vue arienne. Les lycéens voisins viennent ici fumer une cigarette ou s’embrasser. On s’arrête là un instant, à mi-hauteur, accoudé à une balustrade en fer forgé qui n’est pas très haute. Un immeuble s’avance en angle aigu, au niveau du deuxième étage, créant une double perspective à ses arrêtes, la rue de Lisbonne et la rue Portalis. De l’autre côté, le regard épouse la seule tranchée de la rue de Madrid qui mène à la place de l’Europe. La nuit tombe, les lumières s’allument chez les gens, on travaille toujours dans les immeubles de bureaux et sous vos pieds les voitures passent à la file.

Face au théâtre Tristan Bernard qui accueille notamment la joyeuse « troupe à Palmade », au 53, l’œil est attiré par la cour d’un bâtiment art déco, de fer et de verre, dont la verrière en U s’ouvre sur la rue. Une enseigne est dessinée, on peut y lire « le petit cours du Rocher », c’est une école maternelle bilingue privée. Cet hôtel particulier a été construit en 1877 et remanié en 1903 par l’architecte Magne. « C’est une bien curieuse construction, aujourd’hui noirâtre, une bizarre architecture, avec une manière de golfe étroit, une courette ouverte sur la rue derrière une grille. (Cela conviendrait assez bien à une fauverie !) Le bâtisseur de cette étrange demeure, aux fenêtres d’un style indéterminé, prétendit-il faire table rase du passé, ou bien puisa-t-il son inspiration en diverses époques ? », écrit à son propos André Becq de Fouquières dans Mon Paris et mes Parisiens.

On remonte la rue du Rocher qui suit le tracé d’une ancienne voie romaine menant à Argenteuil. Au 63, un vaste hôtel particulier accueille le siège de la CFE CGC. Était-ce au même numéro que s’érigeait une « petite maison » construite en 1772 pour Marie-Marguerite et Marie-Anne-Josèphe de Libessart, deux danseuses de l’Opéra qui vivaient avec Michel Bandieri de Laval, maître de ballet ?

Rue de Monceau

Au croisement, on emprunte la rue de Monceau vers le Musée Camondo. A gauche, dans la rue de Vézelay, un drapeau flotte au numéro 18 où une plaque en marbre indique l’« union nationale des combattants ». Au-dessus de la porte, une très large fenêtre illuminée attitre l’œil, et on distingue au plafond une mosaïque impressionnante. Cette association regroupant les anciens combattants a été fondée, au lendemain de la Première Guerre mondiale, par Georges Clemenceau et le Père Daniel Brottier, aumônier militaire qui prit ensuite la direction des Orphelins apprentis d’Auteuil.

Revenu rue de Monceau, on passe devant le musée Camondo, au 59, une ancienne demeure privée que jouxte au numéro 61 l’imposante façade de Morgan Stanley, de style néo classique surchargé avec ses colonnes et son fronton antique. C’est l’ancien hôtel de Camondo, construit en 1874-1875 pour le financier Abraham de Camondo par Denis-Louis Destors. Quant au musée lui-même, il est sis dans l’hôtel particulier du comte Moïse de Camondo (1860-1935), qui reconstitue une demeure élégante du 18e siècle en bordure du parc Monceau. Ce collectionneur passionné y a rassemblé meubles, tableaux, tapis, tapisseries, porcelaines et orfèvreries du 18e siècle français.

Au 54 se tient un hôtel particulier Renaissance comparable à ceux visibles dans le quartier du Marais, qui abritait le siège social du Bulletin de l’art ancien et moderne de 1899 à 1935. Une pancarte blanche « Forum Patrimoine » indique la réhabilitation de cet immeuble de bureaux, sur le seuil duquel est garée une remorque emplie de pierres de taille blanches.

Parc Monceau

Arrivé à la place de Rio-de-Janeiro, en étoile, on s’apprête à pénétrer au Parc Monceau par une de ses entrées élégantes et un peu retirée. C’est l’avenue Ruysdael, qui porte comme ses deux voisines perpendiculaires, Velasquez et Van Dyck, aux entrées est et ouest du parc, le nom d’un peintre du siècle d’or. L’avenue Vélasquez est à peu près identique à l’avenue Van Dyck : les mêmes hôtels particuliers la bordent, ornés des mêmes grandes grilles en fer forgé. Elle s’en démarque en étant dotée du musée Cernuschi. Riche en art chinois, il présente une superbe collection de bouddhas, de peintures anciennes, de statuettes ou de porcelaines couvrant une période de l’Antiquité à la fin du Moyen-Âge.

Nous voici au nord du parc, à côté d’une sculpture perdue sur l’herbe, passée une série de colonnades qui semblent des vestiges athéniens. On lit sur une plaque posée sur la grille  : « En 1769 le duc de Chartres achète ce terrain où il édifie la « folie de Chartres ». Le peintre Carmont y aménage une série de fabriques évoquant les grandes civilisations, qui confèrent à ce jardin son style « exotique ». En 1852, Alphand le redessine à l’anglaise ». A coté campe fièrement la rotonde de l’ancienne Barrière de Chartres, construite par Ledoux. Avec la rotonde de la Villette, c’est le seul bastion rescapé de l’enceinte des Fermiers Généraux qui ceignait Paris à la fin du 18e siècle. Un manège illuminé résonne des cris de joie des enfants. On rejoint la sortie de l’avenue Van Dyck qui ouvre une perspective royale sur l’Arc de Triomphe, dans le prolongement de la majestueuse avenue Hoche, que bordent deux rangées d’arbres.

Avenue Hoche

Au numéro 2, deux écussons dorés estampillés des lettres de la République française encadrent une porte cochère. Seule marque d’identification, une plaque dorée indiquant la présence d’un cabinet dentaire. On trouve dans l’avenue Hoche des lieux aussi importants que l’ambassade du Japon, le consulat d’Espagne, ou, au numéro 12, l’hôtel néo-Renaissance ayant appartenu à Arsène Houssaye, et qui abrita un salon très fréquenté où l’égérie d’Anatole France, Léontine Lippmann, recevait le tout Paris de la Belle Epoque. Ce fut chez elle que Marcel Proust connut Anatole France, qui lui servit de modèle pour le personnage de Bergotte.

Tandis que l’on remonte l’avenue, une mosaïque et des lampadaires rouge/rose attirent soudain l’œil, indiquant la présence de la Librairie des arts conçue par Philippe Starck comme le Palace Royal Monceau dont elle dépend. L’accueil est d’une cordialité parfaite. A l’heure où se perdent marques de respect et de civilité élémentaire, c’est un plaisir d’être ainsi accueilli. Vous pouvez prendre un verre au bar et parcourir la boutique l’Éclaireur, également ouverte sur la rue, qui promeut de nouveaux créateurs.

A nouveau dehors, vous n’êtes plus très loin de l’Arc de Triomphe dont vous allez gagner la terrasse. Mais de l’autre côté de l’avenue, vous levez les yeux au 52, bâtiment remarquable dont la partie en verre évoque le Swiss Re Building de Norman Foster à Londres, dit aussi le cornichon.

Arc de Triomphe

La place de l’Étoile est située aux confins du 8ème, du 16ème et du 17ème arrondissement, au point de convergence de 12 avenues rayonnantes. Par l’arrêté du 13 novembre 1970, quatre jours après la mort du général dans sa retraite de Colombey-les-Deux-Églises, elle devient officiellement la place Charles-de-Gaulle.

Construit en 1806 sur ordre de Napoléon 1er pour célébrer la gloire des héros de guerre, l’Arc de Triomphe est inauguré en 1836 par Louis-Philippe. Le 11 novembre 1920, le corps d’un soldat français mort pendant la première guerre mondiale est déposé dans une chapelle ardente au 1er étage, en hommage à tous les « poilus » tombés pour la France. Il sera plus tard inhumé sous la voûte de l’Arc, où depuis 1923 brille une flamme ravivée chaque jour à 18h30.

Il est temps de gagner le toit de l’édifice. De la terrasse c’est tout Paris qui s’offre au regard, sillonné par ses douze avenues tracées au cordeau, dont l’axe majeur relie la Concorde à la Défense. La vue est à couper le souffle. Vous avez sous les yeux l’un des plus beaux panoramas de Paris !

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